Le Soir-Critique littéraire 

 Année : 1988

Jeudi 8 septembre 1988 (7)

 

Quelle rentrée !

Tel est le mot de passe qui court les arrondissements parisiens, qui tirent leur raison d'être et leurs sujets de conversation du livre qui, à cette époque de l'année, prend la forme saisonnière du roman. Cette exclamation optimiste a de quoi surprendre, pourtant, puisque le premier événement, si l'on peut dire, de l'ouverture de la chasse aux prix est un fameux carnage: celui auquel se sont livrés quelques-uns des critiques parisiens les plus écoutés, sur le roman de Françoise Chandernagor  La Sans Pareille.

10 mars 1988

La XXe foire international du livre

Hugo Claus : "Il faut savoir écrire de mauvais poèmes"

 

      Jeudi 1er septembre 1988 (1)

 

MALCOLM BRADBURY : SOTIE AU QUARTIER LATIN         

Des signes l'attestent de toute part. Le climat intellectuel français décoiffe le monde anglo-saxon. Même si c'est pour y susciter polémiques et controverses. Des écrivains anglais avouent sans ambage leur admiration éperdue pour les auteurs de l'Hexagone, ce dont témoignait récemment encore la rêverie inspirée à l'un d'entre eux par le perroquet de Flaubert.

Aux Etats-Unis, les débats autour de Paul de Man sont des remises en question, au-delà de la personnalité ambiguë du professeur d'origine belge, de la pensée française des années soixante-septante qui,

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

Jeudi 22 septembre 1988 (14)

 

LE MELO COMIQUE DE VAN CAUWELAERT

Les vrais amuseurs, dit-on, sont des tristes. A quoi il faut rétorquer illico qu'ils ont au moins le mérite d'y mettre la manière. Leur humour tient de l'héroïsme, au moins du stoïcisme, puisque le paysage donné n'est jamais qu'une vallée de larmes et que tout tient dans le regard. L'image de la vallée de larmes est dans les Ecritures. Ce qui donne à penser que les amuseurs sont aussi des métaphysiciens, et qu'ils plaisantent sur fond de fins dernières. Qui ne lit pas la Bible en se tenant les côtes - et pas seulement celle d'Adam - n'a aucun don pour le déchiffrement des textes sacrés. Didier van Cauwelaert a ceci de particulier d'être l'arrière-petit-neveu du plus «vlaamsvoelend» des bourgmestres d'Anvers, maître à penser du catholicisme flamingant et impérialiste, et d'être considéré, à vingt-huit ans et des poussières, comme le plus pur produit de l'esprit français. Ce qui tendrait à prouver que l'on se refait sans cesse, et que la généalogie est une foutaise. Voire... 

 

 

 

Jeudi 13 octobre 1988 (23)

 

Les écrivains, les grands, seraient-ils à l'abri de la sottise

Les écrivains, les grands, seraient-ils à l'abri de la sottise? Peuvent-ils être surpris ainsi, au débotté, et émettre au fil de la conversation des propos lourds de sens, riches de réflexion? Certes non, il en est dont la bêtise est moins le fort que d'autres. Le tout, dans certains cas, est de bien choisir son sujet. La lecture conjointe de dialogues avec Borges et avec Moravia ne peut qu'inspirer cette réflexion. Où que son interlocuteur mène le premier, il est récompensé de son invite. Moravia, qui n'est pas à une bévue près, est bien heureusement cantonné par celle qui l'interroge dans un territoire où il ne risque pas de déraper: son enfance.

 

 

Jeudi 20 octobre 1988 (30)

LES POETES OUBLIES LES CAMEMBERTS PANNES DE MONTALBAN

Dans une boîte branchée de la Barcelone de la movida, où se trémoussent des travestis, quelques jeunes consommateurs voient un vieil artiste aux allures d'hidalgo qui applaudit frénétiquement le pianiste qui accompagne le spectacle, un vieillard lui aussi dont la prestation n'a cependant rien d'exceptionnel. Ils ne s'attardent pas trop à cette attitude insolite, mais le lecteur, lui s'en est aperçu, et est intrigué, et c'est cela qui importe. Dans une chambre d'hôtel de la Jamaïque, un marin attend, allongé sur son lit et les yeux fixés au plafond, l'arrivée d'un cargo dont il espère qu'il le mènera jusqu'au Bosphore. Entre ce lieutenant de bord solitaire et l'enquête que mène Pepe Carvalho à Barcelone, à la recherche d'une femme que l'on a trouvée dépecée, comment pourrait-il y avoir un rapport?

 

 

Jeudi 10 novembre 1988 (39)

Coeurs cruels

Claude BOURGEYX, «L'Amour imparfait»

 

Attention: talent! Et un fameux, un de ceux qui s'affirment dès la première phrase, par une certaine façon d'aborder le réel qui tient à la fois au style et à l'attitude de vie. Bourgeyx est une voix nouvelle, une de celles auxquelles il faudra prêter l'oreille. On ne peut d'ailleurs pas faire autrement: il y a une manière de poser sa voix qui ne trompe pas.  

 

 

Jeudi 24 novembre 1988 (50)

 

JULIEN GRACQ : ROME COMME SI DE RIEN N'ETAIT

 

On ne naît pas voyageur, on le devient. Si les voyages forment la jeunesse, la jeunesse ne donne pas pour autant de bons livres de voyage. Il y manque la confrontation du savoir et de l'anecdote, de la rêverie et de l'événement. On ne se déplace qu'avec soi, avec ses souvenirs, ses aspirations surtout, ses lectures et ses désirs. Et puis viennent les lieux, les paysages, les sites, les monuments: ils collent ou ne collent pas, confirment ou infirment l'image intérieure. De cette confrontation naît le texte, qui est formé de l'entrelacs d'une attente et d'une expérience. Pour que le tissu où se croisent ces deux fils soit serré et dense, il s'agit qu'une longue préparation ait précédé la visite. Pas la pesante étude des guides et des albums: la flânerie au fil des ans suffit. Mais il faut les années. 

 

 

Jeudi 1er décembre 1988 (55)

 

LES BRILLANTS DEBUTS DE FRANCOIS SUREAU

 

Un écrivain dans la plus pure tradition française, celle du roman bref, mais aigu, écrit dans un style d'une élégance et d'une lucidité admirables, sur un ton d'ironie un peu mélancolique qui rejoint les joyaux de la prose la plus classique, de Fromentin à Giraudoux: François Sureau, avec son premier livre, La Corruption du siècle, se profile d'entrée de jeu (littéraire) comme un romancier assuré et brillant. Il ne serait pas étonnant que ce récit inaugural - Sureau n'avait publié jusqu'ici que deux essais, A l'est du monde et L'Indépendance à l'épreuve - ne soit l'annonce d'une carrière littéraire de haut vol.

 

 

 

Mardi 6 décembre 1988 (58)

 

L'Aca célèbre Marivaux en saluant Georges Sion

 

La perpétuité a ses limites, contrairement à ce que l'on pourrait penser. A l'Académie de langue et de littérature françaises de Belgique, le secrétaire n'est perpétuel que par le titre, puisque, lorsqu'il atteint les trois quarts de siècle, il est invité à quitter son poste. C'est ainsi que, samedi dernier, notre ami Georges Sion, qui aura septante-cinq ans dans quelques jours, a assisté pour la dernière fois à une séance publique en sa qualité de secrétaire perpétuel de sa chère compagnie, Jean Tordeur ayant été appelé à lui succéder. Et, comme de juste, le thème choisi pour cette dernière séance lui allait comme un gant : Marivaux, dont le tricentenaire justifiait la mise sur le pavois, est un des dramaturges de prédilection de l'auteur de La Malle de Paméla. 

 

 

Jeudi 15 décembre 1988 (61)

 

L'indispensable Frickx-Trousson

 

Voici un instrument de travail que les curieux, les enseignants, les chercheurs, les étudiants, tous ceux qui portent quelque intérêt aux lettres françaises de Belgique - et ils sont de plus en plus nombreux, on s'en réjouira - attendaient depuis longtemps. Le compagnonnage incessant des lettrés avec un ouvrage de référence comme le Dictionnaire des oeuvres leur faisait regretter depuis longtemps qu'il n'existât point un répertoire comparable consacré à la littérature belge. Cette lacune se trouve enfin comblée par un ensemble encyclopédique en trois volumes dont les deux premiers ont déjà paru, et qu'il faut saluer sans tarder comme l'une des plus précieuses contributions à la connaissance de notre patrimoine littéraire. 

 

Jeudi 15 décembre 1988 (61)
Jeudi 15 décembre 1988 (61)

Jeudi 15 décembre 1988 (63)

 

Le monumental Sabatier

INFATIGABLE, Robert Sabatier poursuit son titanesque travail de jardinier de la poésie. Il repère les essences rares, mais ne néglige jamais les grands «standards», ni les fleurs des champs. Il les met en terre à sa guise, les transplante pour les rassembler en des parterres dont il a soigneusement dessiné les contours, ménageant les allées qui conduisent de l'un à l'autre. Voici le dixième volume de son entreprise, il compte huit cents grandes pages: jusqu'à présent, notre homme nous a donc déjà fait don de huit mille pages d'explorations, d'exhumations, de révélations. Les monuments, on s'en aperçoit devant cet exploit, s'édifient pierre par pierre. Les constructeurs de cathédrale devaient être comme lui, patients, modestes, fervents et portés par un grand rêve...  

 

 

Jeudi 15 décembre 1988 (63)

Jeudi 22 septembre 1988 (15)

 

LE PAUVRE B. DE BERNARD-HENRI LEVY

Première surprise. Voici qu'un des écrivains dont on attend le plus qu'il nous élucide notre époque, l'un de ceux qui y sont de toute évidence les plus immergés, choisit de conter les derniers jours d'un poète mort il y a plus d'un siècle. Deuxième surprise: ce poète n'est pas obscur, ni méconnu, mais l'une des figures les plus éclatantes du panthéon littéraire, dont on a tant étudié l'œuvre et les jours que l'on croyait en avoir fait le tour. Troisième surprise: c'est à Bruxelles que l'action se passe. Bruxelles, cette ville tant négligée par les écrivains belges eux-mêmes, qui commence seulement à les intéresser vraiment, et où l'une des têtes de pont, l'un des chefs de file des lettres françaises d'aujourd'hui choisit de situer son roman, posant ainsi ses pas, de son propre aveu d'ailleurs, dans ceux de l'auteur des Eblouissements, qui lui aussi avait traqué un grand poète dans la capitale belge.

 

 

 Jeudi 13 octobre 1988 (26)

 

Un jour, qui sait ?

Un jour, qui sait ? la place du Luxembourg sera célèbre dans le monde, lorsque cette esplanade toute provinciale s'étendra au seuil de l'hémicycle européen. Mais aux vrais lecteurs, elle sera familière depuis longtemps, puisque c'est là, autour de la statue de Cockerill, que volètent les oiseaux qui dictent à Michel Lambert le final de son premier roman. Un roman que ses nouvelles réunies dans De très petites fêlures annonçaient comme des augures, un roman qui est à la mesure de l'attente qu'elles avaient suscitées, un livre qui a la fragilité apparente d'une phrase musicale de Schubert: une de ces mélodies qui épousent si étroitement la légèreté du destin qu'on ne peut les oublier, qui se gravent plus durablement dans la mémoire que de tonitruantes orgues.  

 

 

Jeudi 27 octobre 1988 (34)

 

Aussi libre qu'il ait la prétention d'être, le roman n'échappe pas à bon nombre de conditionnements

 

Aussi libre qu'il ait la prétention d'être, le roman n'échappe pas à bon nombre de conditionnements. Liés aux lois du marché, surtout, qui font que l'on n'admet dans le club que des ouvrages d'un certain format, fluctuant au moins autour des deux cents pages, qui fonctionnent comme une sorte de «seuil du sérieux», la pointure en dessous n'étant tolérée que de la part d'auteurs qui manifestent clairement leur goût de l'expérimentation. Sur ce plan, le genre a régressé: Voltaire n'hésitait pas à baptiser tels des textes de dimension modeste. Il est vrai que c'était avant que le XIXe ne vienne, par l'usage, imposer ses règlements.

 

 

Jeudi 10 novembre 1988 (40)

 

DESCARTES CHEZ LES BATAVES ET CORNEILLE EN NEGRE

On le croit clair et policé comme un jardin à la Le Nôtre. Avec des figures célèbres qui s'y promènent, raidies dans leurs postures, figées dans leur gloire. Le XVIIe siècle français est celui que l'école a le plus assidûment amidonné. Et l'on éprouve bien des difficultés, du coup, à y trouver encore cette exubérance, ce dynamisme interne qui est gage du plaisir. Eh bien! que l'on se détrompe, il ne nous a pas livré tous ses mystères, le Grand Siècle, tant s'en faut, et les Grands Hommes qui s'y illustrèrent n'ont pas fini d'étonner. Ce XVIIe que la fixation sur le siècle suivant va, au cours des mois et des années qui viennent, encore occulter davantage, mérite qu'on s'y attarde, que l'on y musarde, si l'on en emprunte les chemins de traverse plutôt que les allées de la renommée, et si l'on ne se contente pas de célébrer dévotement ses géants, mais qu'on les considère d'un peu plus près...

 

 

Jeudi 10 novembre 1988 (40)

Mercredi 30 novembre1988 (54)

 

Le Prix Interallié à BHL, le Chateaubriand à Revel

 

Le Prix Interallié 1988, le dernier des cinq grands prix littéraires français, a été attribué mardi à Bernard-Henri Lévy, surnommé par tous BHL, pour son roman Les Derniers Jours de Charles Baudelaire, publié chez Grasset. Il a été désigné au second tour de scrutin par huit voix contre trois à Eric Deschodt (Le Royaume d'Arles, édité par Lattès). Décerné par un jury de journalistes, non doté et moins prestigieux que le Goncourt pour lequel Bernard-Henri Lévy avait été sélectionné, l'Interallié a couronné dans le passé des écrivains aussi célèbres qu'André Malraux ou Paul Nizan.

 

 

Vendredi 2 décembre 1988 (56)

 

La belgitude en question : les avatars d'une boutade

 

Le mot est né en 1976, dans un dossier spécial que Les Nouvelles littéraires avaient décidé de consacrer à la Belgique. Sous le signe de «L'Autre Belgique», Pierre Mertens, rédacteur en chef «invité» du numéro, avait réuni autour de lui quelques complices, parmi lesquels le sociologue Claude Javeau, dont on sait le goût de la boutade. Le mot «belgitude» lui est venu naturellement sous la plume. Douze ans après, cette belgitude-là a fait son chemin, puisque les Facultés Saint-Louis lui ont consacré une rencontre-débat, Belgitude et crise de l'Etat belge, dont l'initiative revient à Hugues Dumont, premier assistant aux dites facultés, qui, en préparation de l'événement, vient de publier, sous le même intitulé, un article dans La Revue nouvelle.

 

 

 

Jeudi 8 décembre 1988 (60)

 

LES SECRETS DE L'ILE AU TRESOR

 

Il y a un siècle de cela, très exactement le 28 juin 1888, Robert Louis Stevenson s'embarqua à San Francisco à bord du Casco pour entamer un périple qui le mènerait d'abord aux îles Marquises, puis à Tahiti et à Honolulu avant de trouver à Vailéma, dans l'archipel des Samoas, l'endroit paradisiaque où il finirait ses jours. Stevenson avait 38 ans au moment de ce dernier exil, il était mondialement célèbre, pour avoir publié L'Ile au Trésor et Docteur Jekyll et Mister Hyde. Son problème vital n'avait pas été résolu pour autant: la maladie, qui le traquait depuis l'enfance, ne lui avait toujours pas laissé de répit. C'est aux Samoas que, pour la première fois, il recouvrit la santé. L'auteur auquel les magazines les plus fortunés offraient des ponts d'or vivait dans une baraque en bois avec vue sur la mer. Comme Jacques Brel le ferait un siècle plus tard, il sympathisa avec les indigènes, qui lui firent, lorsqu'une crise d'apoplexie l'emporta à 44 ans, des funérailles somptueuses: ils l'inhumèrent au sommet du pic Vaea d'où sa tombe domine le Pacifique. 

 

 

Jeudi 15 décembre 1988 (62)

 

LE MAITRE LIVRE DU BOIRE ET DU MANGER

Un humain ayant droit à une longévité moyenne passe entre treize et dix-sept années de sa vie à table. C'est dire qu'à l'heure du fast food, on brade scandaleusement une des activités essentielles de l'espèce, que les gens de vraie culture savent, pour leur part, ne pas négliger. C'est le cas de Léo Moulin, auteur d'une Europe à table qui fait toujours autorité, et qui vient de parachever son chef-d'oeuvre, Les Liturgies de la table, qu'il faut saluer comme un événement. A-t-on jamais consacré tant de science et d'intelligence, d'érudition et de culture au manger et au boire, vaste domaine qui va de la bouffe à la gastronomie? Léo Moulin règle d'entrée de jeu son compte à Sigmund Freud, qui rangeait l'art culinaire tout à côté de l'hystérie. «Pour lui, écrit-il, les diététiques ressortissaient à la paranoïa, et les tabous et les rites alimentaires relevaient d'une névrose obsessionnelle.» 

 

Jeudi 15 décembre 1988 (62)

Jeudi 29 décembre 1988 (75)

 

GEORGES SIMENON : UN BEST-SELLER MAUDIT ?

IL y a un paradoxe Simenon. Peu d'écrivains, c'est l'évidence, peuvent se vanter d'avoir un public plus vaste que le sien. Cinq cents millions d'exemplaires vendus, selon les dernières statistiques officielles de l'Unesco, qui sont sûrement déjà dépassées aujourd'hui, ce n'est pas rien, c'est même le meilleur score «littéraire» au monde, puisqu'on ne peut pas dire que la Bible ou les oeuvres de Lénine relèvent, au sens propre, de la littérature. Et pourtant, les lecteurs de Simenon éprouvent le besoin de se liguer, de manifester leur enthousiasme de manière organisée, de prendre parti pour leur auteur comme si celui-ci était menacé, d'adopter une attitude polémique lorsque leur romancier de prédilection est évoqué.

 

 

 

©2013-2019  Jacques De  Decker

 

François Sureau  La Corruption du siècle  Jeudi 1er décembre 1988 (55)