Le Soir-Critique cinéma 

  Années : 1980-1988-1989-1990

Jeudi 11 décembre 1980

Hugo Claus, auteur-réalisateur de Vrijdag : "Je ne vois pas de distinction entre cinéma d'auteurs et cinéma populaire"

 

 
 
 
 

Mercredi 14 septembre 1988 (10)

 

A World APART : le grand cinéma n'exclut pas les grands sentiments

 

Le Festival de Cannes attendait, cette année, la grande secousse, et beaucoup commençaient à perdre l'espoir. Et puis vint A World Apart. Deux heures d'émotions intenses, qui provoquèrent, en fin de projection, une ovation extraordinaire. C'est qu'entre le pensum bien-pensant mais académique et la création de haut niveau mais narcissique, le film de Chris Menges s'était frayé une troisième voie rare et bouleversante. C'est un coup de maître, même s'il s'agit du coup d'essai de son réalisateur et de sa scénariste.

 

Shawn Slovo: L'émotion aussi est politique

- Shawn Slovo, l'histoire de A World Apart est la vôtre. Comment êtes-vous arrivée à prendre vos distances de cette expérience au point de pouvoir en tirer le script qui a permis à Chris Menges de réaliser son film ?

- Cela a nécessité de nombreuses réécritures. Le premier jet, je l'ai écrit juste après l'assassinat de ma mère, en 1982.

Mardi 13 septembre 1988 (9)

 

De L'Insoutenable légèreté de l'être à l'insupportable légèreté d'un film

 

Le débat de la mise à l'écran des œuvres littéraires est aussi vieux que... le cinématographe. Et il est plus ancien encore, lorsque l'on y associe les versions scéniques de grands romans, si fréquentes au dix-neuvième siècle, où l'on n'avait de cesse de jouer sur les boulevards les œuvres de Zola, de Bourget, pour ne pas parler des feuilletons de Sue ou de Féval que l'on illustrait tout aussi volontiers entre cour et jardin. Le fait est que de ces adaptations théâtrales sont tombées dans l'oubli, et ne risquent plus de faire des dégâts: il y a prescription sur les éventuels outrages qu'elles ont pu infliger aux ouvrages dont elles s'inspiraient. Le problème avec les films, c'est qu'ils ont la pellicule dure. ?
 

Jeudi 22 septembre 1988 (13)

 

FRANCIS MANKIEWICZ LE REVEUR QUI TOURNE

 

Un matin de juillet, une terrasse de la rue Saint-Denis à Montréal. Jusque tard dans la nuit, les concerts du Festival de Jazz, qui se tiennent sur des podiums dressés à tous les carrefours du centre-ville, ont drainé ici des centaines de milliers d'amateurs. Les rues, à la pointe de l'aube, ont été nettoyées de leurs papiers gras et de leurs canettes. Chaque année, à cette époque, la ville ressemble à une jam session géante, et cette humeur joyeuse fait encore vibrer le bitume à 11 heures du matin. Les confidences de Francis Mankiewicz ont la limpidité, la sérénité de l'air un lendemain de fête. Son film Les Portes tournantes, qui a été si bien accueilli à Cannes, dans la section «Un autre regard» en mai dernier, ouvre ce soir, à Namur, le Festival cinématographique de Wallonie
 

Mercredi 28 septembre 1988 (18)

 

Bille August, de Pelle à Isabel Allende : Livres et films sont faits pour s'entendre

 

Pelle le Conquérant, le film de Bille August qui remporta la palme d'or à Cannes, cette année, connaît ce soir, à Bruxelles, sa première mondiale dans le cadre du festival européen Cinéma et Littérature. Il est, effectivement, adapté d'un ouvrage littéraire. Nous avons demandé au cinéaste comment il voyait les rapports entre les livres et les films, et d'abord si l'ouvrage dont il s'était inspiré était très connu au Danemark. - C'est une sorte d'épopée nationale, que tout le monde prétend avoir lue, mais que plus personne ne lit, en fait. Le livre de Martin Andersen Nexo date de 1905. Son auteur aurait voulu en faire une bible pour notre temps, en décrivant le parcours d'un héros qu'il estimait exemplaire. Pelle, comme lui, naît dans la campagne très pauvre du Danemark et mène un combat incessant pour sa dignité et celle de ses semblables
 

Jeudi 17 novembre 1988 (46)

 

AUGUST LE CONQUERANT:"LES DANOIS VONT ENCORE FRAZPPER !"

 

BILLE AUGUST n'avait pas lu Pelle le Conquérant, la saga danoise par excellence, avant qu'on ne lui propose d'en tirer un film. «J'étais dans la situation de pratiquement tout le monde, dit-il. C'est comme avec Victor Hugo en France: tout le monde prétend l'avoir lu, mais tout le monde frime.» Mais son contact avec le livre a été d'autant plus fort: «J'ai vu tout de suite ce qu'il y avait moyen d'en tirer au cinéma. Andersen Nixo, c'est notre Dickens. Il sait comment raconter une histoire, comment rester concret pour produire des émotions. A le lire, on est un peu comme le spectateur dans la salle, et il nous fait son cinéma. Pour nous, il n'y a plus qu'à décrire ce qu'on a vu par l'imagination: le script s'écrit tout seul.»

 

 

 


 

Samedi 3 décembre 1988 (57)

 

Virages du destin : Les Portes tournantes

 

Le Québécois Francis Mankiewicz est le cinéaste des enfances blessées. Jusqu'à présent, dans des films simples et sobres, il avait traité le thème en usant de la pédale douce. Voici que dans Les Portes tournantes, peut-être parce que leur héroïne est une pianiste, il nous raconte une histoire plus chargée et plus sophistiquée, mais qui tourne autour de la même obsession: si le monde doit être sauvé un jour, disait Elsa Morante, il le sera par les petits enfants. Et Francis Mankiewicz partage manifestement son sentiment.

Une vieille dame pleine de charme va mourir à New York. Sa vie fut une suite de séparations et de déchirements : son premier métier, celui de pianiste de cinéma, s'est effondré au moment du parlant. Son mari, un fils de notable de Campbelton, la petite ville québécoise où elle avait eu son heure de gloire, est tué en Europe, pendant la guerre

 

 

 


 

Jeudi 22 décembre 1988 (67)    I

 

BRUNO NUYTTEN : L'ATELIER DE RODIN? UN PLATEAU DE CINEMA...

 

La France compte un nouveau cinéaste, un grand, un de ceux qui permettent de reprendre espoir dans l'avenir du septième art européen. C'est Bruno Nuytten, qui, avec Camille Claudel, donne un de ces films qui font revenir sous la plume des critiques des mots qui encombrent dans d'autres circonstances. On a dit, déjà, «chef-d'oeuvre», on a déjà parlé de «classique» à propos de ce Camille Claudel, et avant qu'il n'ait entamé son tour du monde. A la barre: un faux débutant. Bruno Nuytten n'avait encore jamais fait de mise en scène, mais il avait imposé sa «patte», comme directeur de la photographie, à quelques-uns des films les plus mémorables des vingt dernières années, parmi lesquels Les Valseuses, India Song, La meilleure façon de marcher, Barroco, Possession, Garde à Vue, Hôtel des Amériques, Tchao Pantin, Fort Saganne, La Pirate, Jean de Florette et Manon des Sourves. Deux Césars et six nominations: le plus primé des chef-opérateurs de l'hexagone aurait pu ronronner dans l'excellence.

 

 

 


 

Jeudi 29 décembre 1988 (76)   II

 

BRUNO NUYTTEN ET CAMILLE CLAUDEL  J'AI APPRIS MON METIER EN BELGIQUE

 

SI le talent ne se transmet peut-être pas, les voies pour y parvenir peuvent, elles, s'enseigner. C'est ce que Bruno Nuytten reconnaît volontiers, dans cette part de l'entretien qu'il nous accordé, et où il rend hommage à l'un de ses maîtres, Ghislain Cloquet, qui fut non seulement le chef-opérateur de films d'Arthur Penn (Mickey One), de Polanski (Tess), ou d'André Delvaux, mais le fondateur de l'enseignement de la prise de vues à l'Insas. Comme Cloquet, qui avait des origines anversoises, Bruno Nuytten a lui aussi des racines belges.

- La Belgique, j'y ai passé pendant des années les trois mois de vacances. Ma famille, en Belgique, est flamande, elle vit à Ypres, Gand et Bruges. Mon grand-père était Brugeois, peintre à ses heures, et j'ai passé des journées à peindre, à côté de lui, au bord des canaux. De sorte que lorsque j'ai voulu entreprendre des études de cinéma, je n'ai pas du tout exclu l'idée de les faire en Belgique.

 

 


 

Jeudi 5 janvier 1989 (78) III

 

BRUNO NUYTTEN ET CAMILLE CLAUDEL "GERARD,ISABELLE ET MOI"

 

Farouche, Bruno Nuytten? Peut-être. Avec, alors, ces débordements des timides qui, soudain, peuvent devenir étonnamment loquaces. Lui qui passe pour rétif à l'interview, qui s'est effacé derrière Isabelle Adjani durant toute la promotion de leur film en France, s'est révélé, dans l'entretien qu'il nous a accordé, en veine de confidences. Dans ce troisième volet, il va plus loin encore dans son autoportrait de cinéaste dont le coup d'essai s'est avéré un coup de maître.

- Est-ce que vous piaffiez d'impatience depuis longtemps à l'idée de passer vous-même à la réalisation?

- Je ne peux pas dire que vraiment ça me démangeait. Mais j'avais envie de mener jusqu'au bout une recherche que j'avais entreprise derrière Ghislain Cloquet, et puis, sous l'effet de la crise que l'on a violemment ressentie en France ces cinq dernières années - même si elle se calme un peu aujourd'hui -, j'avais de moins en moins de projets qui m'enchantaient.

 

 

 


 

Lundi 13 février 1989 (96)

 

Le Festival du film d'amour à Mons  Soir torride au Clichy : Darc a ouvert le feu !

 

Comment n'y a-t-on pas pensé plus tôt? Que faut-il faire pour amener des notables divers à parler d'amour durant leurs discours? Imaginer une rencontre cinématographique qui ne serait centrée que sur les émois du coeur et du corps, pardi! L'idée, il faut la laisser au sympathique Elio Di Rupo, l'étoile montante de la politique hennuyère, l'enfant terrible de la cité du Doudou, qui peut se flatter de faire revenir à feu doux, depuis cinq ans, aux alentours de la Saint-Valentin, sa recette miracle: le Festival international du film d'amour.

Cela se passe au cinéma Clichy, dans une salle qui a tout le charme des vieux cinémas de quartier au temps ou l'on confondait le refuge des salles obscures avec des embarquements pour Cythère. Pendant le festival, cependant, il y a peu de chance que les amoureux trouvent leurs aises dans les dernières rangées: le public s'arrache le moindre strapontin! Et les édiles, vendredi soir, se bousculaient devant le micro pour y aller de leur petit couplet sur le grand moteur du monde. L'amour, c'est ce qu'a fait la civilisation de notre mission de prolonger l'espèce, dit savamment, quoique avec quelques hésitations, l'échevin Hamaide. L'amour, ajouta plus simplement Valmy Féaux, cela nous concerne tous...

 

 

 


 

Jeudi 13 avril 1989 (128)

 

ISTVAN SZABO : LE PASSE CE SONT NOS SOURCES

 

Il a le teint frais, les cheveux poivre et sel, le regard clair, l'allure surveillée, la discrétion naturelle d'un aristocrate austro-hongrois. Il parle indifféremment l'allemand, le français, l'anglais et, bien sûr, le hongrois. D'une voix posée, douce, presque étouffée. Il n'élève pas le ton, convoque calmement ses souvenirs. Istvan Szabo a pourtant réalisé quelques-uns des films les plus violents du cinéma d'aujourd'hui. Des films qui vrillent profondément la conscience contemporaine, qui tentent d'identifier, au fond de l'être, ce qui a pu déterminer son consentement au Mal. Ses personnages sont des êtres d'exception, doués, singuliers, très exigeants à l'égard d'eux-mêmes. Et pourtant, ils deviennent des alliés de la barbarie. Il semble que ce soit cette question qui hante ce petit homme éminemment policé, qui a su, pour sa part, apprivoiser ses démons, et qui a trouvé, en Brandauer, le fabuleux acteur qui l'accompagne dans ses trois derniers films, une espèce de double infernal. Le dernier volet de ce triptyque, Hanussen, est actuellement sur les écrans.

 

 

 

Samedi 13 mai 1989 (147)

 

Balasko : Blier je l'attendais celui-là!

 

C'était la première fois que je tournais avec Bertrand Blier. Et il a vraiment écrit en pensant à nous. Il nous a bricolé quelque chose de magnifique. C'est pas du prêt-à-porter qu'il nous a fourni, mais de la haute couture. Et, pour moi qui suis difficile à habiller, ça veut dire quelque chose! Le tournage a été un vrai travail, mais c'est à peine si on s'en est rendu compte: tout ça se passait de façon toute naturelle. Il nous a dirigés, et pas un peu, plutôt à la manière d'un chef d'orchestre. Heu-reuse, «la» Balasko. Dans Trop belle pour toi!, Blier l'a gâtée, c'est vrai. Non que Carole Bouquet ait été laissée pour compte: elles forment à deux, autour de Depardieu, un tandem féminin qui comptera. Mais ce que Balasko nous fait ressentir est de l'ordre de ce que seuls les grands acteurs comiques peuvent procurer quand ils passent au registre dramatique.

 

 

 

Samedi 13 mai 1989 (148)

 

TROISIEME(VRAI)DEPART AVEC LE TRIO TRAGI-COMIQUE DE TROP BELLE POUR TOI !

 

LE FESTIVAL a pris deux fois son élan cette année. Un prégala, avec la version restaurée de Lawrence d'Arabie. Un gala d'ouverture proprement dit, avec le panaché de Nex York Stories et, dans la salle, la tribu des Chaplin au grand complet, conduite par Géraldine. D'abord, la fresque épique, puis le recueil de nouvelles citadines, où le jeu consiste à placer les trois auteurs dans l'ordre des préférences. Scorsese, dans l'ensemble, s'en est le mieux tiré. Allen a été jugé sommaire et Coppola par trop kitsch. Et puis, c'est la France qui a ouvert véritablement le feu, avec le premier de ses trois films sélectionnés, Trop belle pour toi!, de Bertrand Blier, dont c'est la troisième participation à la compétition cannoise, après Buffet froid et Tenue de soirée. C'est la toute première fois, cependant, qu'il est l'auteur véritablement complet de son film, puisqu'il l'a produit lui-même. Cela explique sans doute qu'il n'a jamais été si loin dans la franchise de la confidence, et dans la liberté sur la manière de la communiquer.

 

 

 

Samedi 13 mai 1989 (149)

 

Scola : Vive l'europtimisme !

 

Les réalisateurs européens n'ont pas traîné. Le Festival venait à peine de commencer pour de vrai qu'ils réunissaient la presse sur le problème des quotas. Il n'était d'ailleurs question que de cela au grand dîner de Lang, jeudi soir, et le mot courra tout au long de la compétition, c'est sûr. En tout cas jusqu'au départ, gare de l'Est à Paris, le lundi 22 mai, du «Train nommé culture» qui conduira quelque cinq cents acteurs-réalisateurs-producteurs européens de Paris à Strasbourg pour y gagner les parlementaires des Douze à leur cause. C'est qu'il s'agit, lors de cette dernière assemblée avant les élections du 18 juin, de faire corriger par les députés le pas de clerc des ministres, lorsqu'ils ont émis leur fameuse directive sur la télévision sans frontières dont la pusillanimité et la tiédeur rallie, ici, l'opposition générale des professionnels. Wim Wenders est sorti de sa réserve de président du jury pour se déclarer solidaire des divers intervenants de la réunion du Majestic. Scola n'ose pas croire que la directive ne puisse être amendée: Cette pollution peut être limitée, dit-il, il faut rester europtimiste. Jean-Charles Tacchela s'inscrit en faux contre les ministres français qui se sont plaints d'être seuls dans ce combat (c'est faire peu de cas de l'attitude belge, pour commencer):

 

 

 

Mardi 16 mai 1989 (150)

 

IM JARMUSCH,CHEF DE TRAIN,ET L'EVANGILE REVISITE PAR DENYS ARCAND

 

IL Y A, mais si, un cursus à Cannes, une sorte de parcours du combattant qui conduit certains cinéastes, par paliers, à la sélection officielle. La présence, cette année, dans la «grande» compétition, de Jim Jarmusch et de Denys Arcand le montre bien. Tous les deux ont été repérés à la Quinzaine des Réalisateurs pour ce qui deviendrait des films-cultes, Stranger than Paradise, et Le Déclin de l'empire américain. Tous deux ont dans le jury des défenseurs probables: on sait combien Wim Wenders, le président, apprécie Jarmusch, et il serait surprenant que Renée Blanchar, la benjamine, québécoise et étudiante à la FEMIS à Paris (25 ans vendredi prochain), ne défende pas son compatriote. Curieusement, leurs petits derniers produisent des effets inverses. Ceux qui n'avaient pas été tout à fait convaincus par les premiers longs métrages de Jarmusch risquent de «craquer» pour Mystery Train. Ceux qui avaient apprécié l'ironie, la férocité du Déclin seront sans doute surpris par Jésus de Montréal.

 

 

 

Mardi 16 mai 1989 (152)

 

Charade à l'américaine

 

Mon premier a été tourné en Australie avec de l'argent rassemblé à Los Angeles, mon deuxième est un «home movie» bricolé en Louisiane par un jeune prodige qu'on voudrait faire passer pour le nouveau Jarmusch, mon troisième est la première incursion de Hugh Hudson (Les Chariots de feu, Greystoke, Révolution) dans la société américaine actuelle. Les époux Chamberlain n'ont pas seulement perdu leur dernier-né, qu'un dingo, un chien sauvage australien, leur a enlevé dans un camping. Le corps social va aussi leur faire perdre leur honneur. C'est qu'ils n'ont pas les réactions de l'emploi, les Chamberlain. Lui, pasteur adventiste de son état, répète que tout est à replacer dans le grand plan divin. Elle est par trop pragmatique, décidée, inébranlanle. C'est du moins l'image que donne d'elle la télévision qui fait de tous ceux qu'elle dévore des «acteurs» de l'actualité: on finira par lui imputer d'avoir fait elle-même leur malheur.

 

 

 


 

Mardi 16 mai 1989 (151)

 

La nostalgie de Scola est ce qu'elle était !

 

Habitué de Cannes où il est connu comme le loup blanc et dont il a même été président du jury, Ettore Scola devait s'attendre à ce qu'on ne lui fasse pas de cadeau pour Splendor, son film hyper-nostalgique sur la disparition d'un cinéma dans une petite ville de province. Libération lui a même réservé son éreintement traditionnel de début de festival. Dommage, parce que Splendor est limpide comme une fable, convaincant comme une parabole, émouvant comme une photo passée. Mastroianni y est le petit exploitant qui devra mordre la poussière face aux appétits d'un promoteur qui veut installer une grande surface d'électro-ménager dans son temple du rêve. Prendre le propos au pied de la lettre est l'appauvrir: il veut illustrer l'affrontement de deux logiques inconciliables, la dérive matérialiste généralisée, l'impossibilité de compromis avec les tenants de la rentabilité à tous prix. Sa simplicité presque évangélique prête le flanc aux ricanements des esprits forts: c'est perdre de vue que Scola est trop fin dialecticien pour ne pas avoir délibérément opté pour cette simplicité d'argumentation.

 

 

 

Mercredi 17 mai 1989 (153)

 

Elia Kazan : 2 ou 3 choses en passant

 

Elia Kazan est venu présider un colloque - il y en a un par jour en moyenne: Cannes n'est plus un Festival du film, c'est une conférence au sommet! - sur le thème, à peu près aussi bateau que les yachts qui mouillent dans le vieux port, de «L'Universalité du Cinéma à l'aube du XXIe siècle». Beineix y a déploré que les nouvelles techniques n'étaient pas aux mains des créateurs, Zanussi y est allé de la énième mise en garde contre l'uniformisation, Solanas y a tempêté contre l'omniprésence du modèle américain. Kazan, paradoxal comme il peut l'être, a pris la défense de la télévision: Il n'y a que là qu'on peut voir des documentaires sur les animaux ou les fonds marins.

 

 

 


 

Elia Kazan

Mercredi 17 mai 1989 (154)

 

Schatzberg introuvable

 

C'était le jour des anciens, ce mardi. Comme Kusturica, Jerry Schatzberg a déjà eu la Palme. A la différence du Yougoslave, il a peu de chance de faire le doublé, même s'il a appliqué quelques recettes qui ont réussi, jadis, à Losey avec The Go-between: scénario de Pinter, qualité toute britannique, musicien français. Seulement, pour reprendre les trois éléments en sens inverse, Philippe Sarde, qui sévit beaucoup à Cannes cette année, n'est pas Maurice Jarre, son histoire n'a rien de british au départ, et Pinter n'a pas eu un grand roman comme celui de Hartley a se mettre sous la dent, mais l'aimable évocation de Fred Uhlmann.

 

 

 


 

Mercredi 17 mai 1989 (155)

 

UNE DEUXIEME PALME ?LES PALPIMEDES DE KUSTURICA NE L'AURAIENT PAS VOLEE !

 

SUPPOSONS. Supposons que dans la suite des films retenus pour la compétition cannoise, il s'avère que le Cavani ne casse rien, que le Percy Adlon soit répétitif, que l'Imamura déçoive, que le Claire Devers et le Jane Campion confirment des promesses, sans plus, que le Wicky soit pesant et le Skolimovski complaisant, que Lecomte ne fasse pas le compte et que Tornatore tourne court, que Spike Lee laisse froid, Ruy Guerra indifférent et que Carl-Gustav Nykvist ne soit qu'un fils à papa. Dans ce cas-là, le jury sera bien embêté.

 

 

 


 

Jeudi 18 mai 1989 (157)

 

Ceux à qui leur premier tour sur la Croisette pourrait valoir une Caméra d'Or

 

SWEETIE, de Jane Campion, l'un des films les plus attachants de la compétition jusqu'ici, est un premier long métrage, comme deux autres oeuvres qui concourent avec les «grands»: Sex, lies and videotapes, du jeune Américain d'origine suédoise Steven Soderbergh, qui a de nombreux et ardents défenseurs, et Les Femmes sur le toit, de Carl Gustav Nykvist, le fils du directeur photo de Bergmann et de Woody Allen, qui confronte deux jeunes filles dans le Stockholm de 1914. Par ailleurs, Scandal, l'évocation par Michael Caton-Jones de l'affaire Profumo, qui n'est pas en compétition, participe en revanche lui aussi à la Caméra d'Or, qui récompense le meilleur premier film, toutes sections confondues. Cette initiative,- qui n'existe que depuis douze ans, suscite de plus en plus d'intérêt, puisqu'elle a à son palmarès quelques noms qui ont fait du chemin depuis: Jean-Pierre Denis, Romain Goupil, Jim Jarmusch, Claire Devers ou, distinguée l'an passé, pour Salam Bombay, Mira Nair.

 

 

 


 

Jeudi 18 mai 1989 (156)

 

LE FESTIVAL DU CINEMA DE CANNES MERYL STREEP : LE PROBLEME LORSQU'ON EST MERYL STREEP

 

UNE suite à l'Eden Rock, à Antibes, cette résidence super-smart où ne descendent que les stars déjà légendaires, les émirs du pétrole... et Jack Lang. Meryl Streep accorde ses audiences depuis le matin, dans le petit salon couleur champagne. Son chemisier est de même teinte, son pantalon aussi. Le maquillage très doux, les yeux gris-bleu, la voix presque feutrée, une façon de placer de très délicats silences ici et là, pas une réelle hésitation, seulement le goût de la lenteur, de distiller les phrases avant de vous les offrir, comme une gâterie. La terrasse donne sur la mer, où un petit yacht balance dans les reflets du soleil de cinq heures.

 

 

 


 

Jeudi 18 mai 1989 (159)

 

Une résistible ascension

 

Trois heures et quart: c'est la durée de la Toile d'Araignée, de Bernhard Wicky, d'après le roman de Joseph Roth. Coproduit par la ZDF et la deuxième chaîne italienne, il s'agit d'évidence d'une série destinée à la télévision, dont on se demande si elle n'a pas été oubliée à Cannes dans bagages du MIP-TV. Malgré toute la considération que l'on ne peut qu'avoir pour son réalisateur, dont l'état de santé précaire a manqué compromettre la bonne fin de la production, on se demande ce qui a bien pu déterminer les organisateurs à retenir cette saga muséale dans la sélection officielle, où elle représente d'ailleurs à elle seule des deux Allemagnes. On pense à l'éléphantesque Godounov, de Bondartchouk, qui fut la dernière illustration cannoise de l'avant-Glasnost.

 

 

 


 

Jeudi 18 mai 1989 (158)

 

Jane Campion, fée féroce

 

Elle est blonde aux yeux clairs, elle a le beau sourire dents blanches de Marie-Christine Barrault, elle fait des films féroces comme une autopsie de poupée Barbie. Elle s'était déjà fait remarquer il y a trois ans avec quelques courts-métrages qui passaient les beaux sentiments à la moulinette de sa lucidité désenchantée. Cette année, cette Néo-Zélandaise arrive de Sidney, sous pavillon australien, avec son premier long-métrage, Sweetie, appelé comme cela par antiphrase bien sûr, parce qu'il n'a vraiment rien de doucereux. Jane Campion, c'est l'acidité faite femme, mais une acidité qui est sortie, essorée, de toutes les tendresses. Il y a eu des sifflets à la présentation de presse: Jane Campion dérange, comme tous les pourfendeurs d'illusions.

 

 


 

Vendredi 19 mai 1989 (161)

 

Percy Adlon : bis repetita

 

Est-ce parce qu'avec Bagdad Café il a touché le pactole que Percy Adlon a imaginé, dans Rosalie goes shopping, que la replette Marianne roule elle aussi sur l'or, à force d'astuce et de combines? Les nouvelles aventures de Marianne Sägebrecht sont moelleuses comme un loukoum, arrosé de toutes les sauces qui se puissent imaginer... Celle des couleurs que Percy Adlon aime rassembler dans chaque image, quitte à les truquer un peu, pour que l'azur soit encore plus bleu, les blés plus dorés, les joues de la bonne Marianne plus roses. Celle de la musique de Bob Telson, qui s'accroche aussi rapidement à la mémoire que la partition de Bagdad Café: les disquaires n'ont qu'à assortir leurs rayons. Celle des bons sentiments, enfin: l'amour de Marianne pour son mari, Brad Davis en fou volant que les ailes de son biplan empêchent de marcher, pour les sept enfants qu'il lui a faits entre deux coups d'ailes, pour l'Allemagne qu'elle ne se console pas d'avoir quittée, et dont la nostalgie lui noue la gorge chaque fois qu'elle en voit des images à la télévision.

 

 

 


 

Vendredi 19 mai 1989 (160)

 

IMAMURA SE SOUVIENT : IL PLEUVAIT FORT SUR HIROSHIMA, CE JOUR-LA...

 

IMAMURA, Shohei Imamura, le réalisateur de La Ballade de Narayama, qui fut primé, ici, en 1983, est un dur à cuire. Il l'a montré, il y a deux ans, avec Zegen, où sa verve dévastatrice y allait rondement. Mais avec Pluie noire, on le sent saisi à la gorge, il n'a plus envie de rire, ni de se moquer. Nous non plus, d'ailleurs, même si son film est un peu compassé à force d'intimidation. N'empêche qu'il fallait le faire, qu'il est bon que le cinéma japonais ait rendu compte ainsi de Hiroshima, de la pire entreprise de destruction massive, à la fois instantanée et à retardement, de l'Histoire. Désormais, nul n'est plus autorisé à dire qu'il n'a rien vu à Hiroshima.

 

 


 

Vendredi 19 mai 1989 (162)

 

En coulisses : Toint et ses trombones

 

La Belgique est présente sur les écrans cannois durant treize minutes et demie: c'est le temps que dure le court-métrage d'Hubert Toint, Trombone en coulisses. Il a été retenu en ouverture de programme d'une des dix séances de la Semaine de la Critique, parce que deux des sélectionneurs de cette section avaient repéré son film dans des festivals précédents. Toint est fier de rappeler qu'il est le premier Belge à avoir été programmé à Avoriaz. Et on le comprend: son film, que les spectateurs de la RTBF et de Roseline et les Lions ont déjà pu voir en Belgique, est un petit bijou de fantastique frondeur. Satire sociale sur le cursus honorum, il imagine à quelles extrémités peut mener l'ambition de se trouver sur la photo des dix trombones d'élite, caste ultra-sélective d'un pays imaginaire où chacun reconnaîtra les siens: Toint ne prétend pas viser plus particulièrement sa petite terre d'origine, encore que l'exigüité du territoire ne puisse, par définition, qu'exaspérer les rivalités.

 

 


 

Samedi 20 mai 1989 (163)

 

Images de la vie de saint Mickey

 

Il est des Festivals de Cannes touchés par la grâce, la grâce divine s'entend. Il y a eu la merveilleuse Thérèse de Cavalier, le Soleil de Satan de Bernanos-Pialat, deux films empreints d'une élévation métaphysique qui semblait presque avoir échappé à leurs maîtres d'œuvre. Cette année, les anges ne répondent plus à l'appel. Le Jésus de Montréal de Denys Arcand, qui a ses partisans (le journal professionnel américain Variety le donne pour le meilleur film à ce jour, et ce jugement n'est pas négligeable) est l'alliage d'une démystification interrompue et d'une édification mal assumée. N'empêche que le film est intelligent, peut-être trop, en ce sens que l'esprit critique y déjoue sans cesse l'émotion. Mais alors, le Francesco de Liliane Cavani, Jésus, quel désastre! L'auteur de Portier de nuit n'était cependant pas étrangère au sujet, qu'elle avait déjà traité pour la télévision il y a vingt ans: elle avait pressenti en saint François à l'époque une sorte de beatnik, précurseur des utopies de 68.

 

 


 

Samedi 20 mai 1989 (164)

 

Aux profits et aux pertes

 

A la veille du dernier week-end, où quelques films importants sont encore attendus, notamment les deux derniers de la sélection française, Chimères, de Claire Devers, et Monsieur Hire, de Patrice Lecomte d'après Simenon, peut-on déjà tenter un premier bilan? Artistiquement, le Festival a eu quelques moments très forts, comme Le Temps des gitans ou Do the Right thing, en particulier, qui ne devraient pas se retrouver bredouilles au palmarès de mardi soir. Mais, par ailleurs, on est en droit de déplorer le manque de vigilance qui a toléré dans la sélection officielle des films comme Lost Angels, qui n'y avaient pas leur place, et beaucoup regrettent à juste titre que la disparition de l'ancien palais ait terriblement réduit l'impression de foisonnement du festival.

 

 


 

 

Samedi 20 mai 1989 (165)

 

ON PEUT ENCORE LANCER DES BOMBES SUR LA CROISETTE. LA PREUVE PAR SPIKE LEE

 

Quand on lui dit qu'il est le Woody Allen noir, il lève l'oeil et fait: Vous avez déjà vu des Noirs dans ses films, vous? Spike Lee est un amuseur, mais pas un comique. Il en a trop lourd sur le coeur pour cela. Il pourrait être un autre Eddie Murphy et se contenter d'être le bon Noir en tête du box office. C'est pas son rayon. Il est arrivé à la conférence de presse qui suivait la présentation de Do the Right Thing avec un T-shirt à la gloire de Malcolm X, et il a rappelé que ce 18 mai, il aurait eu 63 ans. Malcolm X dont il cite une phrase durant le déroutant final: la violence, en cas de légitime défense, n'est que de l'intelligence. Cette citation en suit une autre, de Martin Luther King, qui, elle, condamne la violence. Spike Lee n'est pas sûr que la parole du bon pasteur soit encore de mise.

 

 

 

Lundi 22 mai 1989 (166)

 

LES DEUX ALICE DU CINEMA FRANCAIS : L'UNE A PLU, L'AUTRE PAS

 

Avec ses deux derniers films en compétition, la France n'a pas tellement varié les recettes. Patrice Leconte, le réalisateur de Monsieur Hire, compare son film à de la nouvelle cuisine: peu dans l'assiette, mais rien que de la qualité. Dans son cas, il n'a pas tout à fait tort. Le drame, avec le film de Claire Devers, Chimère, c'est qu'on a très peu à se mettre sous la dent, et que les ingrédients ne sont guère riches. Un même producteur, Philippe Carcassonne, est à la base des deux projets. Et il a pu expérimenter, à vingt-quatre heures de distance, que Cannes pouvait être la meilleure et la pire des choses. Pour Chimère, il a eu droit aux rires en cours de projection et aux sifflets à la fin. Pour Monsieur Hire, au silence pieux qui ne trompe pas, aux bravos pendant le générique final et, rituel de fin de festival oblige, aux rumeurs de palme.

 

 

 

Lundi 22 mai 1989 (167)

 

Splendeur et paradis perdus

 

L'effet Vache qui rit aura fait des ravages, cette année, à Cannes. Vous savez, cette vache hilare qui porte aux oreilles des effigies de vache hilare qui a à son tour aux oreilles le portrait de sa semblable qui se gondole, et ainsi de suite. A Cannes, ça donne la grande salle Lumière pleine de monde avec, sur l'écran, une salle de cinéma dans laquelle est projeté un film qui pourrait lui aussi représenter une audience devant une toile etc, etc. En début de festival, on a vu Splendor, de Scola, et voici qu'aux approches de la fin, un jeune cinéaste italien, Giuseppe Tornatore, présente Cinema Paradiso. Il y est à nouveau question du destin d'une salle de cinéma à travers les âges. Cette fois, on est en Sicile, et ce n'est pas à l'exploitant de ce cinoche que l'on s'attache, mais au projectionniste. Philippe Noiret dans sa cabine succède à Marcello Mastroianni dans sa caisse. La seule innovation de Tornatore est de flanquer ce vétéran d'un émule haut comme trois pommes, joué par le brillantissime Salvatore Cascio, qui doit avoir huit ans, en paraît cinq et en remontrerait au plus aguerri de ses partenaires adultes. Il est d'ailleurs le premier à être parvenu, du propre aveu de Noiret, à l'empêcher de fumer des cigares sur le tournage...

 

 

 

Lundi 22 mai 1989 (168)

 

Nastassja Kinski, la Divine

 

Chaque année, le festival a son beau livre d'images, avec de grands ciels romantiques, des éclairages aux chandelles, des cavalcades dans les sous-bois. Cette année, c'est Jerzy Skolimowski qui a veillé au pittoresque. Ses Eaux printanières feront, c'est sûr, beaucoup d'heureux, et à juste titre. Voir un grand cinéaste se livrer avec tant de manifeste plaisir à un film de genre, à un mélodrame en costumes, est un délice que seuls les esprits chagrin bouderont. Il est parti d'un roman de Tourgueniev, qui raconte les amours compliquées d'un jeune aristocrate russe qui, à peine a-t-il déclaré sa flamme à une boutiquière allemande d'origine italienne, rencontre une comtesse de son pays qui le déstabilise complètement: Timothy Hutton se trouve déchiré entre Valeria Golino et Nastassja Kinsky. Lui est un peu niais mais tellement attendrissant, Gemma a toute notre sympathie, quant à Maria, elle permet à la belle Nastassja de déployer son immense séduction, mais aussi des moyens de comédienne stupéfiants.

 

 

 

Mardi 23 mai 1989 (169)

 

Pronostics un peu toc

 

C'est le jeu de la veillée d'armes. Qui aura la palme? Les journaux professionnels qui paraissent chaque jour sur la Croisette y vont de leur sondage quotidien auprès d'une sélection de critiques. Dans Screen International, c'est la presse cosmopolite qui s'exprime (la Belgique y est représentée par Patrick Duynslagher, de Knack), dans Le Film français, seule la critique parisienne (à l'exception de notre confrère de Nice matin, qui a droit à un strapontin) émet ses avis. Puisqu'on s'accorde à penser que ni les débuts de Nykvist ni l'affligeant pensum de Ruy Guerra Kuarup, à côté duquel La Mission de Joffé prend des allures de chef-d'oeuvre, ne peuvent modifier quoi que ce soit à la donne, les scrutins de ces deux aréopages ont au moins une valeur indicative. Les cinq films les mieux placés par les Français sont Trop belle pour toi, Pluie noire, Monsieur Hire, Do the Right Thing et Mystery Train

 

 

 

Mardi 23 mai 1989 (170)

 

Les Femmes sur le toit de Carl-Gustav Nykvist : le pur plaisir de filmer

 

Il a tout fait pour ne pas marcher sur les traces de son père. C'est plutôt sa mère qu'il voulait imiter, et il se destinait à la peinture. Et puis, un jour, on a eu besoin de quelqu'un pour peindre les décors d'un film. Et il a été saisi par le démon qu'il avait cru pouvoir fuir. Carl-Gustav Nykvist a un nom trop lourd à porter: il est le fils de l'un des meilleurs directeurs de la photographie au monde, Sven Nykvist qui a été le bras droit d'Ingmar Bergmann, et qui maintenant met en images les films de Woody Allen. Après avoir été assistant-décorateur, assistant-opérateur, et assistant-réalisateur, Carl-Gustav a tourné ses premiers films pour la télévision. Un reportage sur le tournage de La Petite, de Louis Malle, des documentaires sur Lewis Caroll, sur Tamara de Lempicka, et sur un autre photographe, plus illustre que son père encore, Jacques-Henri Lartigue.

 

 

 

Mardi 23 mai 1989 (171)

 

Mathieu Carrière : toute la mise

 

Il y a deux ans, c'était Bob Hoskins, l'an passé Max von Sydow. Chaque année, Un Certain Regard accueille le premier film d'un comédien passé à la réalisation. Le transfuge, cette fois, c'est Mathieu Carrière, avec un thriller psychologique dont son T-shirt affiche le titre: Fool's Mate. Titre en France, encore que le film n'y ait pas encore trouvé de distributeur: Le Retour du démon. Il s'y plonge dans l'enfer du jeu, qui finit par détruire totalement son héros, pour lequel il a engagé un jeune comédien allemand qui lui ressemble comme un frère, Michaël Harwitz. C'est qu'avec la tranquille insolence qui fait son style, il reconnaît qu'il a mis beaucoup de lui-même dans cette histoire.

 

 

Mercredi 24 mai 1989 (172)

 

Qui a peur de Lino Brocka ?

 

Lino Brocka doit tout à Cannes. Ce cinéaste courageux, adversaire résolu de Markos, est la figure de proue de l'intelligentsia philippine. C'est grâce à l'accueil que lui fit le Festival au fil des années (il y fut sélectionné en 1978, en 1980, en 1981, puis en 1985) qu'il a pu transmettre au monde le cri de son pays, et contribuer à mettre un terme à la dictature qui l'opprimait. Et puis voilà qu'en cette année 1989, en ce millésime symboliquement placé sous le signe des conquêtes les plus nobles de la Révolution, le Festival s'est comporté à son égard de manière pour le moins discutable. D'abord, premier compromis, en sélectionnant son film Les Insoumis, mais en ne le retenant pas pour la compétition.

 

 

 

Mercredi 24 mai 1989 (173)

 

Le palmarès : Wim Wenders et son jury, victimes d'une hallucination collective ?

 

C'est à n'en pas croire ses oreilles. Au fil de l'énumération du palmarès, on pouvait estimer que le prix du meilleur acteur à James Spader, pour le rôle du jeune voyeur dans Sex, lies and videotapes, était une manière de s'acquitter à l'égard du film de Steven Soderbergh, même si d'autres comédiens, de tous âges, auraient mérité cette distinction au moins autant que lui, du jeune prodige de Nuovo Cinema Paradiso à quelques vétérans qui le l'auraient pas volée, comme Philippe Noiret, par exemple. Eh bien, non! Non contents de surestimer l'interprétation dans le premier film de Soderbergh, le jury y est allé d'une consécration globale pour ce petit film un peu gnangan, tout juste habile, sur les embarras sexuels à Bâton Rouge. Les jurés n'auraient-ils jamais lu John Updike, qui raconte ce genre d'histoire depuis trente ans, et avec beaucoup plus de pénétration et d'humour? Ou s'est-il laissé bluffer par le savoir-faire du réalisateur dans sa manière d'intégrer la vidéo dans son récit? Sex, lies and videotapes est un film narcissique de plus, où la vie ne s'appréhende que par le biais de son enregistrement filmé, où le monde semble de tout temps destiné à alimenter une vidéothèque.

 

 

 

Mercredi 24 mai 1989 (174)

 

Le palmarès du Festival de Cannes

Voici le palmarès du 42e Festival du cinéma de Cannes :

 

-Palme d'Or : «Sexe, mensonges et vidéo» de l'Américain Steven Soderbergh.

- Prix d'interprétation masculine : l'Américain James Spader pour son rôle dans le film de l'Américain Steven Soderbergh «Sexe, mensonges et vidéo».

- Prix d'interprétation féminine : l'Américaine Meryl Streep pour son rôle dans «Un cri dans la nuit» de l'Australien Fred Schepisi.

- Prix Spécial du jury : au Français Bertrand Blier pour «Trop belle pour toi» ex-aequo avec l'Italien Giuseppe Tornatore pour «Cinema Paradiso».

- Prix de la mise en scène : le Yougoslave Emir Kusturica pour «Le Temps des gitans».

- Prix de la meilleure contribution artistique : «Mystery train» de l'Américain Jim Jarmusch.

- Prix Spécial : à Gregory Peck pour l'ensemble de son oeuvre. - Caméra d'Or (meilleur premier film) : «Mon vingtième siècle» de la Hongroise Idiko Enyedi.

- Prix de la Commission supérieure technique : «Pluie noire» du Japonais Immamura.n.

 

 

 

Mercredi 24 mai 1989 (175)

 

Arrêts sur images Quotas et USA

 

Les professionnels du cinéma et de la télévision américains, réunis à Cannes pour le Festival, se montrent alarmés du débat en cours sur les quotas audiovisuels. Jack Lang a rencontré Jack... Valenti, président de la Motion Picture of America, qui rassemble toutes les majors, et qui lui a fait part de son opposition. Bref, c'est la guerre audiovisuelle entre l'Europe et les States!

 

Porno, dodo ?

 

Le film porno, toujours présent en force (il vient en bande!) au Marché du film, prend un virage car les recettes de ces trucs font dodo... La demande s'oriente vers les productions sado-masochistes et celles mettant en scène les... animaux. Bêêke. Si je surprends mon chien Pluto à participer à ce genre de chose, je lui interdis encore de m'appeler «Jacquot»!

 

 

 

 

Mercredi 7 juin 1989 (184)

 

Rosalie fait ses courses : Percy persiste et signe

 

Percy Adlon persiste et signe. Il ne considère pas le bonheur comme un tabou. Lui, il s'y complaît et en redemande. Son insolence consiste à faire dans le rose éclatant, dans la douceur déferlante. Il y a une violence de l'hébétude chez Adlon, comme chez ces pâtissiers viennois que l'on ne détrônera jamais: leurs pièces montées étaient les plus spectaculaires, les plus écrasantes de délices. D'où la question que le cinéma d'Adlon ne peut que poser avec insistance: fait-on du bon cinéma avec de bons sentiments? Il ne faudrait cependant pas seulement résumer son film à une vision idyllique du couple. Même si la plantureuse Rosalie et son époux sont l'illustration de la bonne entente entre l'Allemagne de l'expansion économique et l'Amérique des lendemains qui déchantent. Il l'a emportée dans ses bagages aux Etats-Unis, après avoir été pilote dans l'armée d'occupation. Et il lui a fait plein d'enfants, tout en continuant à piloter un très inoffensif biplan qui ne fait plus qu'arroser les immensités céréalières.

 

 

 

Mercredi 21 juin 1989 (193)

 

Splendor, de Scola, ou la recherche du cinéma perdu

 

Il était une fois le cinéma. Cette attraction foraine qui débuta sur les places de village, avec des projections d'images sautillantes sur un drap tendu dans la nuit, se poursuivit ensuite dans des temples dédiés au rêve, grands rassembleurs des publics les plus divers se hâtant vers la caverne d'ombres pour se laisser emporter dans des songes collectifs, et s'acheva avec les dernières séances de cinoches fatigués qui, pour attirer le chaland, en revinrent aux attractions d'antan, mais c'était peine perdue. Aujourd'hui, le cinéma en salle n'est pas mort, il est seulement en train de se chercher de nouvelles voies, mais le glas a sonné pour ces petits refuges de quartier, qui mettaient l'aventure à fleur de trottoir.C'est de l'une de ces salles aujourd'hui défuntes qu'Ettore Scola nous fait la chronique dans Splendor, un film qui sait à la fois être sentimental jusqu'à la lisière de la mièvrerie et accablant comme un acte de liquidation.

 

 

 

Jeudi 22 juin 1989 (194)

 

SPIKE LEE : JE NE SUIS PAS JESUS-CHRIST

 

SPIKE LEE n'est pas un fan de la promotion. Il n'est pas de ceux qui noyent les journalistes sous les explications. Il les reçoit dans une chambre du Carlton, assis sur le bord d'un fauteuil, et ne leur cache pas que les questions mille fois répétées le fatiguent. Mais voilà: l'expérience lui a appris que s'il ne s'aidait pas, le ciel ne l'aiderait pas davantage. Je sais que pour que mon film soit vu, il faut que je le trimbale partout. Et ici, à Cannes, le rassemblement de journalistes du monde entier est tel qu'il faut que j'y sois, c'est tout. Et il répond à ce qu'on lui demande avec des formules sèches, qu'il baragouine entre ses dents. Comme Do the Right Thing est d'une certaine façon un film familial (sa soeur y joue un rôle, son père, qu'il tient pour un des meilleurs musicien noirs, a supervisé la bande musicale), il en parle en termes collectifs: On ne veut pas faire de ces films où dès les cinq premières minutes, on peut prévoir tout ce qui viendra par la suite. Nous voulons amener le public à réfléchir, sans oublier de le divertir tout à la fois.

 

 

 

Samedi 24 juin 1989 (195)

 

Do the right thing: go and see Do the Right Thing !

 

Le voilà donc, ce film qui, cette année, au Festival de Cannes, a déchaîné les passions, a été placé en tête des pronostics des observateurs et s'est retrouvé en définitive bredouille lors du palmarès. Il est fait pour cela, d'ailleurs, ce film: pour faire monter la fièvre comme, au cours de la journée de canicule qu'il nous conte, on sent la violence gonfler comme une crue, et finir par déferler comme un typhon. Do the Right Thing est une grenade dégoupillée. C'est sans doute ce qui a effrayé le jury, qui n'a pas voulu contribuer à mettre le feu aux poudres. Mais ces considérations auraient-elles dû primer le fait que le troisième long métrage de Spike Lee est une grande oeuvre, faite pour durer, pour transcender la conjoncture politique dans laquelle elle s'inscrit et demeurer une implacable analyse de la genèse de la folie collective parmi les hommes?Dès le générique, on sent le concentré d'énergie qui va se libérer ici: sur la musique de Public Enemy, qui est, déjà , un slogan de révolte, «Fight the Power» - tout le film adopte le mode impératif de l'injonction, est comme un appel à l'action -, une danseuse se trémousse sur fond de façades bariolées, que les signes africains des titres rendent plus bigarrées encore.

 

 

 

Jeudi 6 juillet 1989 (199)

 

Anne et Suzanne : histoire de regards

 

Un jour, elle était occupée dans sa cuisine, Suzanne a tout senti tourner autour d'elle, mais aussi à l'intérieur d'elle, comme si elle était elle-même le mixer qu'elle manipulait. Elle s'est effondrée. Quand elle a repris conscience, elle ne parlait plus. Elle a réappris, patiemment, les mots et leurs agencements, le langage et son fonctionnement. Comme une enfant, alors qu'elle en avait deux déjà. Et la vie a dû se réorganiser autour d'elle: son mari a renoncé à se distraire à l'extérieur, il a repris goût à la philatélie. Mais tout va bien, dit sa mère, même très bien, insiste-t-elle. C'est un portrait qu'Anne Lévy Morelle propose avec ce petit film tourné à ras des visages, ou presque. Un documentaire si l'on veut, mais que la finesse de regard, la délicatesse d'approche de la cinéaste rend frémissant et attachant comme une nouvelle.

 

 

 

Samedi 8 juillet 1989 (200)

 

Bouise: ce second rôle était l'un des premiers comédiens français

 

Il était de ces très grands comédiens de théâtre dont le cinéma s'empare sans pour autant les «stariser». Parce qu'il ne se serait jamais laissé faire, de toute façon, même s'il s'était rendu indispensable aux cinéastes. Dans cet univers de l'artifice qu'est le cinéma, il y a des visages, des dégaines qui produisent un terrible «effet de réel». Bouise, Jean Bouise avait ce don-là: une brève apparition, sa voix prenante, son regard brumeux, son sourire maladroit, et le potentiel de vérité d'un film montait de bon nombre de crans. C'est un homme de théâtre passé à la caméra qui, fatalement, lui donna son premier rôle à l'écran: René Allio, pour son premier long métrage, La Vieille Dame indigne, fit appel, il y a vingt-cinq ans, à cet acteur qui faisait lui aussi partie de la troupe de Roger Planchon, à Lyon, dont Allio était, pour sa part, le décorateur. .

 

 

 

Mardi 26 septembre 1989 (221)

 

Boris Lehman, cinéaste de la première personne

 

Comme l'écrivain qui applique l'adage «Pas un jour sans une ligne», Boris Lehman filme tout le temps. Il avoue même avoir plusieurs fers au feu, mener plusieurs projets de front, même s'il admet que cette continuité est plus malaisée pour l'homme de film que pour l'homme de plume. Je ne suis pas un cinéaste du dimanche, dit-il avec son petit sourire en coin, je ne tourne pas dans les intervalles entre des cours à donner, par exemple. Le cinéma est ma priorité de vie. Pendant des années, je l'ai approché à travers d'autres arts, la musique, le dessin, maintenant j'y suis complètement immergé....

 

 

Jeudi 28 septembre 1989 (222)

 

Michel Feller : Je ne suis pas un jeune premier !

 

Comme Marianne Basler, Philippe Volter, Jean-Paul Comart, Jean-Claude Adelin, Alexandra Vandernoot, il fait partie de ces jeunes acteurs belges qui ont la pèche à Paris. Ils se voient, se fréquentent, et intéressent les gens de cinéma en France par leur talent bien sûr, mais aussi leur précoce expérience: un jeune acteur qui a travaillé en Belgique a, fatalement, à vingt-cinq ou trente ans, bien plus d'heures de route que son équivalent français, parce que les spectacles tournent plus vite chez nous, que la vie théâtrale y est proportionnellement plus dense et plus diversifiée.

Côté cinéma, c'est l'inverse, surtout lorsque les cinéastes belges cultivent, comme un Jean-Jacques Andrien par exemple, le mépris le plus total pour les acteurs du cru...

 

 

 

Jeudi 28 septembre 1989 (223)

 

Jean Cosmos, le vétéran des débutants

 

On m'a toujours dit que je serais un tardif..., sourit Jean Cosmos qui, à 66 ans, éclate dans La Vie et rien d'autre comme le plus jeune, le plus brillant scénariste français. Le cinéma, il ne l'avait pas beaucoup fréquenté jusqu'ici, après quelques expériences douces-amères qui datent des années cinquante, dont il excepte un film pour lequel il a gardé de la tendresse, Bonjour toubib, avec Noël-Noël, mais qui fut sans réels lendemains. Le milieu du cinéma, dit-il, c'est une galaxie de clubs, et je n'avais pas trouvé le bon club: on ne me proposait rien d'exaltant. Je tirais plus de satisfaction de l'écriture théâtrale à l'époque, ça ne m'excitait guère de jouer les dépanneurs sur des scénarios boiteux qu'on me faisait redresser en catastrophe. Lorsque la télévision m'a ouvert ses portes, je m'y suis engouffré...

 

 

 

Jeudi 11 janvier 1990 (272)

 

Emir Kusturica : Mon dindon est très doué

- Emir Kusturica, pourquoi avez-vous choisi ce monde des Gitans, parce que c'est une sorte d'univers clos?

- Parce qu'on y trouve une vraie liberté, ces gens sont des anges, en fait, avec un sens très aigu de l' individualité, profondément imprégnée de magie.

- Etes-vous depuis longtemps attiré par ces Gitans?

- Je suis né dans la région où ils vivent. Mais l'idée du film est venue d'un article à leur sujet où il était question de vente d'enfants. Je n'ai pas voulu parler de ce trafic, mais des gens qui y étaient impliqués. Et, lorsque je me suis plus intéressé à eux, je me suis rendu compte qu'il fallait parler de tous les aspects de leur vie.

- Sur un plan strictement cinématographique, vous vous reconnaissez trois maîtres: Fellini, Tarkovsky et Jean Vigo. C'est pour la valeur picturale de leurs films que vous les admirez?

- Je pense que toutes les scènes dans un film doivent être tournées dans des conditions d'émotion extrême. Cela ne veut pas dire que tout le monde doive fondre en larmes à chaque plan, mais qu'il faut exprimer des sentiments très fins avec des moyens esthétiques qui ne le soient pas moins. Mes films, je les fais dans les pires conditions que l'on puisse imaginer

 

 

 

 

samedi 07 juillet 1990 (379)

 

Le Festival «Cinédécouvertes»

 

Quand Manoel de Oliveira raconte la saga de la nation portugaise

Devant une oeuvre de première grandeur, les autres ne peuvent que s'incliner. Même si elles présentent d'évidentes qualités. Jeudi soir, le film de Manoel de Oliveira «No, ou a va gloria de mandar» (Non, ou la vaine gloire de commander) a complètement éclipsé les deux autres ouvrages présentés. Parce qu'une fresque de cette puissance, de cette originalité, de cette beauté n'a pas beaucoup d'équivalent dans l'histoire du cinéma. Il faut remonter à de grands classiques comme «Naissance d'une nation» pour risquer des comparaisons. Ce n'est pas peu dire.

«Le Lac des cygnes-la Zone», coproduction russo-canado-américano-suédoise, est aussi indécis que son titre. Le cinéaste ukrainien Yuri Illienko est parti d'un scénario écrit en collaboration avec Sergueï Paradjanov sur base des expériences carcérales de ce dernier, et s'est assuré la complicité du musicien Virko Baley pour ce récit quasi muet qui balance entre le témoignage et la parabole.

 

 

 

Lundi 9 juillet 1990 (380)

 

GRILLES SUR LE GRIL

 

Il suffit de regarder une des ces passionnantes bios de stars que concoctent les Américains, à l'instigation de l'American Film Institute, comme, l'autre soir, celle de Gary Cooper, que programmait la BRT, pour voir combien l'approche du septième art aux «States» diffère de la nôtre. Chez nous, Cooper est un superbe comédien qui a prêté ses traits à un grand nombre de films (nonante-cinq, pour être précis) dont quelques-uns méritent d'échapper à l'oubli du fait du talent de leurs auteurs, Capra, Cecil B. De Mille, Aldrich, quelques autres.
Aux Etats-Unis, il en va tout autrement. L'ensemble des films tournés par «Coop» forme un massif qui tire sa cohérence de son seul apport. Clint Eastwood commentait ce fil rouge qui, des films muets du début, où l'acteur affirma sa stature de grand héros romantique, aux grandes oeuvres humanistes de la maturité («High Noon», les films de Wyler), trace un parcours de conscience en action.

 

 

 

Jeudi 12 juillet 1990 (383)

 

Le festival «Cinédécouvertes» Intérieur jour, extérieur nuit

 

Etait-ce la fête du cinéma ou l'écho favorable d'une première semaine de projection qui avait transformé le musée du Cinéma en ruche bourdonnante? Car on se ruait au guichet, mardi soir, afin d'arracher l'ultime place pour «Amori in Corso», le film de Giuseppe Bertolucci.

Cette comédie dramatique qui flirte avec l'amour lesbien sans jamais tomber dans le voyeurisme ou le ton moralisateur a quelque chose de «rohmérien». Bertolucci trouve la touche drôle qui allège la tension érotique et marivaude. Il filme ses deux héroïnes avec beaucoup de complicité, une fraîcheur et une tendresse qui nous font accepter tous les postulats. Arrêt sur une nuque dégagée. Paysages à perte d'horizon. Atmosphère chaude d'été. Bertolucci s'amuse de cet amour candide d'adolescentes et trouve les images pour le communiquer au public.

 

 

 

Mercredi 22 août 1990 (395)

 

JANE SANS GENE Etes-vous du camp de Campion?

Lorsque «Sweetie» de Jane Campion est sorti à Cannes, en 89, il a réussi ce prodige de s'aliéner une part de la critique, outrée jusqu'à l'insulte, et de se gagner au moins autant de supporters inconditionnels. Pas mal, pour un coup d'essai dans le long métrage. C'est que Miss Campion, néo-zélandaise qui s'était manifestée auparavant par quelques «courts» qui transformaient le «home-movie» de tout repos en cauchemar domestique a ce qui s'appelle du style: le combiné d'une conception du monde et d'une façon de le montrer. Son cinéma est du cinéma à la première personne. Et comme sa personne ne ressemble à... personne, Jane Campion campe en solitaire au milieu de son petit univers. A l'instar de l'héroïne-titre de «Sweetie» qui se perche, nue comme un ver et passée au brou de noix, dans les hautes
branches de l'arbre, au fond du jardin familial.

 

 

 

Jeudi 23 août 1990 (396)

 

L'American Film Institute lui rend hommage

Les secrets de Sir David

David Lean a toujours un «knack» peu commun: celui de réaliser des films classiques qui sontaussi des champions au box-office. Un truc?
Le test vaut la peine d'être tenté. Demandez à vos amis quels films fontpartie de leurcinémathèque intime, de leur bagage cinématographique le plus inoubliable. Il y a fort à parier qu'y figureront en bonne place, et auprès des spectateurs les plus divers, «Le Pont de la rivière Kwaï», «Lawrence d'Arabie», «Le Docteur Jivago», voire «Brève Rencontre» ou «La Route des Indes». Tous ces films, à ce point inscrits dans la mémoire collective qu'ils en sont presque devenus anonymes, ont un même auteur, David Lean, 82 ans, que depuis 1984, année où il fut anobli, il est de bon ton d'appeler sir David.

 

 

 

Mercredi 12 septembre 1990 (409)

 

Goodfellas : La Mafia Scorsese-De Niro à huit ans / chroniques des gagne-petit

La Mafia à huit ans

Pour réaliser «GoodFellas», Martin Scorsese s'est replongé dans son enfance
NEW YORK De notre envoyé spécial
Scorsese, la barbe rasée, le costume blanc ligné, est un fou de cinéma. Ce qui n'étonnera personne. Plus surprenant est qu'il soit fou du cinéma des autres. Il n'a que les noms de Griffith, d'Eisenstein et de Welles à la bouche. Il est obsédé par l'Histoire du septième art, cette culture qui se perd tellement aux Etats-Unis que les professionnels doivent veiller euxmêmes à en entretenir la mémoire: c'est tout le sens du Tribeca Film Centre, que son ami De Niro vient d'ouvrir à ses frais à New York. Scorsese a un peu le débit verbal de Truffaut: il parle très vite, comme s'il était traqué par le temps. Stress? Angoisse? Sur le divan où il a pris place, face aux journalistes qui le mitraillent de questions sur «GoodFellas», son premier film depuis «La Dernière Tentation du Christ», va glisser de sa poche un de ces inhalateurs dont les asthmatiques ne se séparent jamais...

 

 

 

Lundi 8 octobre 1990 (424)

 

Le palmarès du 5e Festival international du film francophone

Namur, capitale du film parlant français

Les films ont été confrontés. Les jurys ont jugé. Les discussions vont bon train. Au revoir et à l'année prochaine. est de bon ton d'appeler sir David.

Est-ce parce que depuis cinq ans maintenant un festival du cinéma des plus vivants y trouve son asile? Namur devient une ville de plus en plus cinématographique. Ses rues piétonnières pourraient être le décor de comédies d'avant-guerre, les bords de Meuse et de Sambre appellent à toutes les rêveries, la Citadelle semble dressée dans les hauteurs de la cité pour permettre les panoramiques les plus amples. L'empreinte du cinéma marque de plus en plus les enseignes, les établissements. Un petit restaurant s'est intitulé «Il était une fois»: c'est qu'il est situé à mi-chemin des deux temples du septième art que sont le Caméo et l'Eldorado, qu'il arbore des photos et des affiches de films, et que des spots y éclairent les tables. Namur, où le charme opère de plus en plus, se livre, sous l'impulsion de son bourgmestre Jean-Louis Close, à des «close-up» sur l'imaginaire...

 

 

 

Vendredi 12 octobre 1990 (425)

 

Le temps d'Anais Nin

 

Les grands films américains sur la bohème parisienne ont souvent d'étranges destins. Critiqués, voire contestés, lors de leur sortie, ils acquièrent, avec le temps et la patine qu'il dépose sur les oeuvres, peu à peu la valeur de classiques. Ce phénomène, qui s'est produit avec le «Van Gogh», de Minnelli, ou le «Moulin rouge», de Huston, risque de se vérifier avec «Henry and June», de Kaufman. On entend certes déjà quelques réserves ici et là sur le nouveau film du réalisateur de «L'Insoutenable Légèreté de l'être». Elles ne résisteront pas longtemps à l'évidente qualité de cette chronique esthétique et scandaleuse à la fois.

 

 

 

Mercredi 17 octobre 1990 (429)

 

«HENRY AND JUNE» Entre Cancer et Capricorne

 

On est en 1931, à Paris, qui est encore une fête, comme le proclamait Hemingway. Les Américains y viennent en masse, parce que la France, comme bouillon des cultures les plus diverses, les fascine. Ils s'y sentent stimulés, excités, loin des contraintes du puritanisme yankee. À voir le film que Philip Kaufman consacre à ses héros personnels que sont Henry Miller et Anaïs Nin, on croirait volontiers que cette attirance est demeurée intacte. Il filme un Paris rêvé, le plus souvent en gros plans et en plans rapprochés d'ailleurs, en nous en faisant percevoir l'air ambiant, presque humer les odeurs..

 

 

 

Mercredi 5 décembre 1990(450)

SÉRIES B «REVENGE» de Tony Scott