Le Soir-Critique théâtrale 

    Année : 1989

Samedi 7 janvier 1989 (80)

 

Pauvre Bitos: quand Anouilh (et Volter) se paient la tête de Robespierre

 

Claude Volter avait annoncé la couleur: il ouvrirait l'année du Bicentenaire avec un des textes les plus férocement anti-révolutionnaires qui soient, le Pauvre Bitos de Jean Anouilh. A l'arrivée, c'est une soirée bien plaisante qu'il propose. Du théâtre qui se moque du tiers comme du quart, qui ne pèse pas ses assertions sur des balances d'horloger, qui enverrait n'importe qui sur l'échafaud pour un bon mot, un divertissement riche en portraits-charges où l'auteur donne libre cours à ses hargnes plutôt que de sacrifier à la dite vérité historique, un vrai jeu de massacre pour rire, ce qui vaut bien mieux, tous comptes faits, que ceux qui se soldent par des bains de sang et de larmes.

C'est à partir de cette pièce que la cote d'Anouilh a commencé à sérieusement vaciller: pouvait-on encore considérer comme un «grand auteur français» un iconoclaste qui battait en brèche les fondements mêmes de la République? Remarquons qu'en cette année «révolutionnaire», ce Pauvre Bitos n'est programmé sur aucune scène de l'Hexagone.

 

Lundi 23 janvier 1989 (85)

 

Les Mains sales au Parc : Sartre toujours frais !

 

 Suspense. Angoisse. Il est toujours intimidant de se rendre à la représentation d'une pièce à propos de laquelle la glose a tant abondé qu'elle l'écrase de sa chape de commentaires, de voir jouée une oeuvre à propos de laquelle, depuis trente ans ou presque, les lycéens suent sang et eau, obligés qu'ils sont de se poser à quinze ans des questions dont ils ont si peu à faire. Va-t-on assister à une sorte de son et lumière à propos d'un «philosophe pour classes terminales», comme dit un jour de particulière aigreur Jean-Jacques Brochier parlant, en l'occurrence, de Camus? C'est avec ce genre d'appréhension que l'on se rend aux Mains sales, de Jean-Paul Sartre, au Parc. Pour sortir du théâtre rasséréne, heureux, soulagé. La pièce tient, ouf! Sa pertinence est même plus manifeste que jadis. Et cette conclusion, on y vient fatalement grâce au soin et à la qualité de la production, qui est plus qu'irréprochable

 

Jeudi 9 février 1989 (93)

 

Cerceau au Rideau : poésie de la glasnost

 

L'événement, et il est de taille, c'est d'abord que la création en français de cette pièce essentielle ait lieu à Bruxelles, et plus particulièrement, ce qui n'étonnera que les ignares, au Rideau de Bruxelles. Depuis près d'un demi-siècle, cette compagnie oeuvre, à la pointe septentrionale de la francophonie, à l'enrichissement du répertoire international. Cette fois, elle révèle dans notre langue non pas un auteur anglais ou allemand, mais un Soviétique d'aujourd'hui, ce Viktor Slav-kine qui, depuis que son Cerceau a été créé à la Taganka de Moscou, passe pour le poète de la glasnost. Une vaste tournée a promené à travers l'Europe - y compris à Bruxelles, il y a quelques semaines - la mise en scène du texte original par Vassiliev. Mais c'est seulement dans cette traduction - fine, scrupuleuse, élégante - d'Alexis Guédroïtz que l'on peut réellement entendre, pour qui n'a pas l'avantage de savoir le russe, ce que Slavkine a à dire à ses concitoyens et au monde...

 

 

Jeudi 9 février 1989 (94)

 

Henri Bauchau : Notre inconscient s'appelle Gengis Khan !

 

Jean-Claude Drouot: Avant tout une quête intérieure

 

JE ne me prends pas du tout pour Gengis Khan, dit Jean-Claude Drouot du rôle qu'il assume. Je me suis laissé pousser le poil, je l'ai taillé d'une certaine manière parce que je n'aime pas trop les postiches, mais ce n'est pas pour ça que je m'identifie à lui. Avant, je croyais à la nécessité de l'identification, je fonctionnais comme ça. Mais j'ai découvert maintenant - l'année sabbatique, au cours de laquelle je me suis tenu à l'écart de la scène comme comédien, a servi à cela -, que, comme disaient certains de nos aînés, tout personnage est de composition. Cette méthode permet d'aller plus loin, parce qu'on est enfin libéré de soi pour conduire une interprétation. Je dirais qu'il y a très longtemps que ma mégalomanie personnelle est complètement calmée (si elle avait besoin de l'être) et que je n'ai pas besoin de m'emparer de personnages comme ceux-là ni de jouer Dieu le Père.

 

Vendredi 17 février 1989 (101)

 

Thomas Bernhard, ce grand dénigreur, était le flagellateur génial de l'Autriche

 

En Belgique, déjà un classique

 

Est-ce parce qu'entre la Belgique francophone, située en marge de la France, et l'Autriche d'aujourd'hui, marginalisée par rapport à l'Allemagne, il existe une espèce de connivence de pays satellites, que le dramaturge Thomas Bernhard trouva chez nous une oreille si attentive? Ses pièces furent pratiquement à tous les coups créées à Bruxelles avant Paris, et peu d'entre elles n'ont pas trouvé ici des animateurs, des metteurs en scène et des comédiens complices et compréhensifs. Une de ses oeuvres, Minetti fut même programmée deux fois, la première par Elvire Brison, la deuxième par Philippe Sireuil: c'est dire que Bernhard, chez nous, prenait déjà de son vivant figure de «classique contemporain».

On a même vu Marc Liebens et Michèle Fabien transposer à la scène une de ses proses, Oui, à l'Ensemble Théâtral Mobile, et Jean-Claude Drouot avait tenu, dans son souci de renouvellement du répertoire du National, à y inscrire Le Faiseur de théâtre, avec un bonheur pour le moins inégal, mais bien avant que Jean-Pierre Vincent ne s'attaque à son tour à la même oeuvre.

 

Lundi 27 février 1989 (106)

 

Faisons un rêve au Parc : les frissons de Frison!

 

Au premier acte, un monsieur cherche avec un acharnement à peine dissimulé à se défaire de son épouse pour pouvoir se rendre à un rendez-vous qu'il prétend d'affaires. Celle-ci ne s'oppose pas trop à sa désertion. Aurait-elle une idée derrière la tête? C'est qu'il y a un autre monsieur derrière la porte, effectivement, et qui n'attendait que le départ du premier pour faire son apparition. Mais rien de ce que l'on croyait ne se vérifie, même si tout se précipite...

Dans la scène suivante, le galant séducteur attend l'objet de son désir. Il attendra longtemps, il ne fera même que cela, jusqu'à l'extrême fin de ce moment de théâtre apparemment vide, et en fait étonnamment plein. C'est qu'on n'a jamais rendu aussi brillamment le temps creux de l'attente, ce temps qui n'est pas perdu pour tout le monde, puisque la fantaisie s'y engouffre à fortes doses

 

Jeudi 9 mars 1989 (111)

 

JEAN-MARIE PIEMME : LA FICTION EST TELLEMENT PLUS DROLE !

 

Je m'amuse bien à écrire. C'est, au fond, la première raison pour laquelle je m'y suis mis. C'est que, tout simplement, ma vie est plus agréable aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a dix ans, parce que je fais ça j'imagine. J'ai l'impression de m'emmerder moins dans la vie, d'avoir plus d'intérêts, de trouver ça plus drôle, plus pétillant. Mais j'ai mis longtemps avant d'arriver sur des rivages où je me permettrais tout ça...

On croyait Jean-Marie Piemme voué à l'analyse dramaturgique, à l'étude des institutions culturelles, au rôle de conseiller éclairé auprès de Marc Liebens à l'Ensemble théâtral mobile d'abord, puis auprès du triumvirat du Varia ou sous les combles de la Monnaie, où Gérard Mortier concocte sa programmation et ses somptueux programmes. Et puis, il y eut, brutalement, l'an passé, Neige en décembre, une première pièce que François Beukelaers avait créée au théâtre de la Place, à Liège: un nouvel auteur dramatique était né, tout armé de ses thèmes et de son écriture. Depuis, c'est le déferlement.

 

 

Vendredi 24 mars 1989 (117)

 

Le + Heureux des 3, à la Balsamine : Eugène Labiche au grand complet!

 

Eugène Labiche avait sa théorie du mouchoir. Pour expliquer comment il s'était retrouvé maire de Launoy, il disait: Si j'ai été élu, c'est tout simplement parce que j'ai un mouchoir. Cela suffit pour me valoir l'estime de tous mes concitoyens. Martine Wijckaert a, elle aussi, sa théorie du mouchoir, c'est même le titre qu'elle a choisi pour un de ses spectacles. Ils avaient donc tout pour s'entendre, et pour faire un bout de chemin ensemble. Martine Wijckaert, en dépit des difficultés sans nom dans lesquelles continue de se débattre sa valeureuse Balsamine, monte donc Le plus Heureux des Trois, dudit Labiche, en y entraînant huit jeunes comédiens, et cela donne une des soirées les plus aventureuses de la saison

 

 

Lundi 10 avril 1989 (126)

 

Respire à Charleroi : des instants de grâce

 

Sur une jetée que des grillages cernent de part et d'autre, et au bout de laquelle une voiture semble à demi abîmée dans le vide, une enfant en culottes courtes joue à la marelle des destins. Une femme dont le visage porte la trace des ans se laisse, dans son fauteuil roulant, entraîner par le plan incliné, puis remonte la pente qui la réentraînera inéluctablement. Etrangement perchée dans une nacelle au-dessus de ce paysage improbable, une créature qui ne l'est pas moins égrène au micro de singulières confidences. Et le spectateur, renvoyé au plus secret de lui-même, sent que tout cela est une question de vie ou de mort. Au théâtre, tout est permis, dit Paul Emond dans un texte qui introduit au spectacle. Oui, à condition de le réussir. Et ici, comme par miracle, par une alchimie qu'un rien aurait pu compromettre, tout devient évident, émouvant, lancinant, et continue à poursuivre ensuite. Et les écueils, pourtant, ne manquaient pas! Respire, de Nicole Cabès et Alain Populaire, est un texte qui avait eu la plus fugitive des carrières: Marthe Dugard n'avait pu en donner qu'une seule représentation, à l'Esprit Frappeur, avant de quitter définitivement la scène. Depuis, une légende accompagnait cette évocation de l'innommable, la rumeur d'une sorte de malédiction.

 

 

Mardi 18 avril 1989 (130)

 

Les Femmes savantes, rue de la Loi: l'hilarité politico-littéraire selon Hislaire

 

Longtemps, Jacques Hislaire s'est levé de bonne heure pour prendre ses petits déjeuners avec les princes qui nous gouvernent. Depuis longtemps, il se couche tardivement, après avoir assisté aux exploits des acteurs qui nous divertissent. Tôt ou tard, ses deux passions, la politique et le théâtre, devaient fusionner sous sa plume de fin observateur des deux scènes, dont la plus sérieuse n'est pas toujours celle que l'on croit. Pour passer de la chronique à la comédie, il s'est choisi un parrain de choix, Poquelin lui-même, et, par deux fois, il a transposé un chef-d'oeuvre moliéresque au palais de la Nation. Monsieur Jourdain fut le premier de ces transfuges, voici que les Femmes savantes lui empruntent le pas. Résultat: un régal de finesse, d'ironie, de férocité et de tendresse, mais oui!

 

Vendredi 28 avril 1989 (140)

 

Paternotte la passe-Muraille !

 

Les spectacles en solitaire sont comme des confidences. Le comédien a beau mettre un autre masque, celui dont il s'affuble dans ces circonstances nous semblera plus proche de lui, plus conforme à sa personnalité profonde. Ainsi, pour nous, désormais, Isabelle Paternotte, dont le jeune talent nous était déjà apparu évident dans bon nombre de spectacles, est devenue la petite princesse de Chine. Parce que, le temps d'un spectacle, seule en scène avec un géant digne de Sin Shi Huang, elle nous a raconté des histoires De l'autre côté de la grande muraille... Avec six contes de la tradition de l'Empire du Milieu, elle nous livre la cosmogonie fabuleuse qui fait du géant Pangu le grand corps de l'univers, nous met en garde contre les mensonges qui se muent en leur contraire, nous révèle que c'est un vieux peintre défiant la mort qui, là-haut, peint le visage des nouveau-nés, assimile l'effervescence des humains aux grouillements d'une fourmilière, prévient contre les traces de sang qui pourraient entraîner la colère du ciel, et conclut qu'en définitive tout n'est qu'illusion dans ce monde.

 

 

 

Lundi 29 mai 1989 (176)

 

Le réseau européen du NTB passera aussi par Beauvais

 

Comme pour un mariage ou pour un armistice, ils ont, devant témoins, posé chacun leur signature au bas d'un parchemin. Le Nouveau théâtre de Belgique a lié son sort - pour trois ans, dans un premier temps - à l'Atelier théâtral de Beauvais. Henri Ronse et Bernard Habermeyer vont donc œuvrer de conserve, sur le modèle de la convention qui lie déjà le NTB avec les Ateliers de Lyon. Ronse, peu à peu, tisse sa toile en France, confortant du même coup son réseau international, qui comprend également la Suisse romande et la Grèce. Avantages de l'opération: un plus grand rayonnement pour les productions de son théâtre, et l'occasion, à Bruxelles, de voir des spectacles qui ne s'y seraient pas arrêtés autrement. Ronse et Habermeyer se sont rencontrés une première fois à Paris, à un moment où le premier montait Platée à l'opéra, et où le second assistait Bernard Lefort pendant son passage à la direction du palais Garnier. Depuis, Habermeyer s'est installé à Beauvais, une petite ville de 50.000 habitants où, comme ailleurs en France, les notables savent qu'il peut être aussi payant, si pas plus, pour un responsable public, de fonder un musée ou un théâtre que de consruire une piscine. Comme quoi une petite cité de la France septentrionale peut en remontrer à la capitale de l'Europe...

 

 

 

Samedi 3 juin 1989 (182)

 

Instituteurs immoraux au NTB : quand Sade se fait son théâtre...

 

Le divin marquis eut avec le théâtre des rapports compliqués de son vivant, qui ne se sont guère simplifiés après sa mort. Il était un passionné de la scène, parce que, coupé du monde, croupissant dans des prisons pendant le plus sombre de son existence, il n'a cessé de se faire son théâtre intérieur. Dans leur film Marquis, Xhonneux et Topor ont trouvé une habile figuration de son syndrome: on y voit Sade édifiant un petit castelet autour de son sexe dressé, qui devient le principal protagoniste de la scène de ses phantasmes. Sade écrivit pour la scène, il eut même l'occasion à la fin de sa vie, à Charenton, comme Peter Weiss l'a mis en évidence, de monter ses textes avec d'autres détenus. Mais la carrière de sa production dramaturgique s'arrêta là. Peter Weiss, dans son Marat-Sade, avait déjà confronté le rebelle intégral qu'était l'écrivain au rebelle conjoncturel qu'était le meneur de la Révolution. Pour faire émerger une contradiction essentielle: que l'ordre du mental supporte sans dommage les atteintes à la loi, alors que le corps social peut pâtir gravement de tentatives d'amélioration de ladite loi.

 

Samedi 10 juin 1989 (187)

 

Le Festival de Théâtre de Spa 89 : quinze jours de belle bourre !

 

Billy Fasbender a ses classiques. Je m'excuse, dit-il, ce n'est ni Barthes ni Heidegger. Moi, je relis Copeau, Jacques Copeau qui me ravit quand il parle du théâtre populaire, lorsqu'il dit qu'au théâtre, on ne s'y reprend pas à deux fois, qu'il s'agit de toucher directement et franchement, qu'il faut être compris de tous, sans rien sacrifier de la qualité. S'il fallait résumer la philosophie du Festival de Théâtre de Spa, qui en est cette année à sa deuxième édition nouvelle formule, elle tiendrait dans ces mots. Elle se reflète en tout cas dans le travail des programmateurs, Billy Fasbender et André Debaar, qui ont concocté une quinzaine théâtrale dans la cité thermale dont le foisonnement n'a d'égal que la séduction. Spa répondra une fois encore à l'appel des trois coups cet été, et peut aligner quelques chiffres qui indiquent que ce ne sera pas un festival à la sauvette: cinquante-quatre représentations de vingt spectacles assurés par non moins de cent quarante comédiens différents... et l'appui du deuxième de Ligne pour l'intendance!

 

 

 

Jeudi 20 juillet 1989 (203)

 

Vers l'irrésistible culturation des régions ?

 

Qu'a changé la «nouvelle Belgique» dans la politique culturelle du pays? C'est bien simple: tout. C'est même par là que tout a commencé. On a scindé les gestions culturelles avant le reste puisqu'elles apparaissaient, à juste titre, comme des matières «personnalisables» par excellence. La culture a donc servi de locomotive au processus de communautarisation. Aujourd'hui, conformément au caractère prémonitoire que prennent souvent les phénomènes culturels, elle illustre le mieux les mutations prochaines que connaîtra, selon toute probabilité, l'Etat belge. On a donc vu, dès les années 70, les administrations culturelles se «splitser» et, dès lors, chercher des spécificités propres à leurs appartenances linguistiques. Ainsi, la Flandre a porté ses effort sur la neutralisation du handicap linguistique. D'où, par exemple, des initiatives diverses dans le domaine de la traduction littéraire: en gros, en Flandre, on n'aide pas l'édition en langue originale, mais on subsidie les versions destinées à l'étranger. Par ailleurs, comme le théâtre parlé souffre du manque de diffusion du néerlandais dans le monde, les créateurs qui voulaient s'internationaliser se sont orientés vers des formes de spectacle qui se passent de la parole: le mime, la danse en ont bénéficié. Et les Flamands terribles sur lesquels titraient Libé il y a peu, étaient Anne-Teresa de Keers-maecker et consorts qui, avant cela, avaient enthousiasmé les critiques new-yorkais.

 

 

Lundi 21 août 1989 (210)

 

Le Festival de Théâtre de Spa 89

 

Même la lune a contribué à la réussite de la quinzaine théâtrale spadoise! Jusqu'à la fin, les fées auront veillé à ce que le festival 89 soit une réussite complète. Lundi et mardi dernier, même la lune s'était mise de la partie. Pour parachever le décor naturel de Renaud et Armide, près du musée de la Forêt, elle s'était faite pleine et particulièrement lumineuse dans la nuit douce. Et le vent, qui aurait pu troubler l'acoustique de cette représentation en plein air, avait retenu son souffle devant la magie de la pièce de Cocteau. On n'aurait pu, en cette année de son centenaire, mieux fêter le poète... Ce spectacle, qui fit clairière comble, beaucoup le tiennent pour le symbole de cette édition du Festival: ouverture aux jeunes troupes, prise de risques évidente, intégration dans le paysage spadois spécifique, envolée dans le rêve pur du divertissement de qualité. En sus, ce supplément d'âme sans lequel il n'est pas de vraie aventure artistique.

 

 

 

Mardi 19 septembre 1989 (219)

 

Au Petit Bonheur : pas si petit que ça

 

C'est une petite pièce qui fleure bon la lavande, aux couleurs tendres de tissus provençal. Elle est cousue au point de croix, pas un fil ne dépasse, par un de ces artisans dramaturges qui prospéraient dans l'immédiate après-guerre. On y prend aujourd'hui, comment dire?, un plaisir écologique, tant on se sent sevré de fraîcheur, de gentillesse, de cruauté joueuse, de sincère souci d'un bonheur qui pourrait s'édifier à force de vigilance et de délicatesse. Ce Petit Bonheur porte bien son nom, et il a enchanté les spectateurs de Welkenraedt, dimanche soir, comme il ravira ceux du Molière dès jeudi...

 

 

 

Samedi 14 octobre 1989 (228)

 

Bed, au Rideau : quand Thalie se met au lit chez Morphée

 

On aurait été conduit au théâtre les yeux bandés. On n'aurait rien repéré de l'itinéraire qui nous aurait mené jusque là. On aurait gardé la salle dans l'obscurité jusqu'à ce que la scène s'éclaire. On aurait tout de suite compris qu'on était au Rideau de Bruxelles. Car Bed est un spectacle du Rideau par excellence. Pas seulement par sa qualité de réalisation, le fameux label de la compagnie de Claude Etienne. Mais par ce dont il nous parle, et la manière dont il le fait. Le rideau, au Rideau - qu'il y en ait un ou qu'il n'y en ait pas - est un miroir magique: on le passe et on accède à une autre dimension, un univers improbable, et cependant étonnamment proche. Cette fois, c'est à la lisière du grand sommeil qu'il nous amène. Non que l'on soit tenté de dormir durant la représentation: on est doté, tout le long de son déroulement, d'une singulière vigilance, au contraire. Comme si on avait acquis des prunelles de chat, qui percent l'obscurité, comme si l'on vivait, au sens propre, un rêve éveillé

 

 

 

Mercredi 18 octobre 1989 (230)

 

Daniel Scahaise met en scène «Le Cid» : Il n'y a pas de dilemme cornélien !

 

Depuis le mois de mai, Véronique Biefnot s'identifie peu à peu à Chimène. C'est qu'une production du Cid, ça ne s'improvise pas. Et Daniel Scahaise n'est pas un metteur en scène nonchalant. Il n'aime que les grandes aventures, et il s'y dédie tout entier, comme un capitaine de baleinier. Sa baleine blanche, actuellement, étant le Cid dont la première aux Galeries a lieu ce soir, il a appelé tout le monde sur le pont, depuis la fin de la saison dernière, avec une interruption pour les vacances. Véronique Biefnot vit donc en symbiose avec Chimène au point de rêver d'elle la nuit. C'est un rôle dont on s'approche avec circonspection, avoue-t-elle, mais de là à me laisser submerger par l'intimidation, il y a de la marge. Pour moi, Chimène n'est pas une figurine mise sous globe. Le vrai problème d'un texte pareil, c'est sa mise en voix. On ne dit pas Corneille comme on parle dans la vie courante, c'est sûr, mais en plus sa conception de l'alexandrin est très particulière. Il est beaucoup plus souple que Racine, qui pratique systématiquement la rupture à l'hémistiche, dit Daniel Scahaise.

 

 

 

Jeudi 19 octobre 1989 (231)

 

FRANZ MARIJNEN : LE QUARTIER NORD, C'EST LE BALCON !

 

C'est ma première mise en scène en français. La première répétition, du coup, m'a fait l'effet d'une rentrée des classes, avec le nouveau cartable, les nouveaux crayons, et de nouveaux instituteurs dans la classe. Je me suis payé un trac comme je n'en avais plus connu depuis des années... Franz Marijnen, le plus grand et le plus illustre des metteurs en scène flamands, attaché actuellement au Schiller Theater de Berlin, qui présida durant huit ans aux destinées du théâtre de Rotterdam, débarque place Rogier. Enfant terrible de la scène européenne, lui qui fit ses armes aux Etats-Unis et en Pologne, auprès de Grotowski, fait ses débuts francophones dans la langue de... Genet, puisque c'est avec Le Balcon qu'il aborde pour la première fois notre répertoire dans le texte. Avant d'entamer, dès la semaine prochaine, La Chasse aux sorcières en allemand à Berlin, et, l'an prochain, Macbeth en néerlandais à La Haye. Confidences d'un jet director qui avoue avoir la nostalgie de l'animation d'un théâtre où il pourrait décider de tout, depuis l'étendard qui flotte sur le toit, jusqu'au paillason devant la boîte à sel...

 

 

 

Lundi 23 octobre 1989 (235)

 

Le Balcon au National : Genet, ce génial gêneur

 

Grincements dès le lever du rideau, un rideau de miroirs qui a reflété les visages des spectateurs, eux-mêmes plongés dans une lumière bleu-rouge qui en dit long sur l'étrange osmose du théâtre avec les lieux de plaisir environnants. Et tout le spectacle va grincer de la sorte, va râteler sur les idées reçues et les ordres établis. Le Balcon n'est pas une pièce de tout repos, elle est viscéralement subversive, et son irruption dans un grand théâtre institutionnalisé ne se déroule jamais sans mal. Il y a trois ans, au Français, Georges Lavaudant avait raté le coche. Au National, Frans Marijnen et une extraordinaire équipe de comédiens emportent le morceau, et avec quel brio! Genet au National après Arrabal, avant Beckett: Jean-Claude Drouot aura eu le chic et le courage d'importer dans le théâtre qui lui a été confié quelques grands fauves de la modernité dont on ne sait jamais s'ils ne vont pas dévorer les dompteurs-metteurs en scène et se jeter sur le public qui prendra ses jambes à son cou

 

 

 

Samedi 4 novembre 1989 (240)

 

De Bemels et l'art-dinateur

 

Navrés de signaler aussi tard une exposition qui, elle, est plus qu'en avance sur son temps. Qui pourrait bien préfigurer les techniques plastiques de l'avenir. Que l'on visite avec le sentiment d'être à bord d'une station spatiale, où l'on peut espérer qu'il y aura encore des galeries d'art. Mais qui montreraient des oeuvres comparables à celles-ci, faites avec les moyens les plus pointus de la technologie moderne. Il faut, durant les quelques heures qui permettent encore de le faire, aller découvrir les peintures par ordinateur de Jean-Claude De Bemels. On le savait scénographe, et l'un des plus doués que nous ayons. Toujours, dans son métier de concepteur de la scène, à l'affût du langage qui convienne le mieux au spectacle

 

 

 

Mardi 14 novembre 1989 (244)

 

No Man's Land aux Martyrs : ennemi, remplis mon verre !

 

La littérature et l'alcool, ce paradis artificiel sommaire, entretiennent, on le sait, des relations étroites, dont quelques auteurs notoires se sont fait les interprètes haut en couleur, surtout en langue anglaise. Un Malcolm Lowry, un Brendan Behan ont écrit des pages anthologiques à ce propos. Avec No Man's Land, Pinter apporte une contribution non négligeable à ce florilège. C'est que le théâtre n'avait guère fait preuve de grande subtilité dans le rendu de la soûlographie. Harold Pinter, qui sait de quoi il en retourne, a voulu combler cette lacune en donnant, sans le vouloir peut-être, la plus grande pièce sur l'état d'ivresse. On n'est plus, dans No Man's Land, dans la clownerie convenue de l'ivrogne accroché à son réverbère, mais face à une véritable radioscopie du phénomène, tel qu'il peut être vécu par ceux qui l'élèvent au niveau d'une aventure de l'esprit: les écrivains.

 

 

 

Jeudi 16 novembre 1989 (246)

 

TOUT SUR LE BRUIT AU 140 : MECANIQUE FABULEUSE

 

La littérature alimentaire, pour nourrir son homme, suppose que l'on tire à la ligne. C'est exactement ce que fait la fine équipe du Grand Magasin, à ceci près qu'elle choisit, elle, la ligne claire. En vidant de leur contenu les romans d'intrigues que Jean Ray concoctait à la petite semaine, le plus souvent la nuit qui précédait la date de livraison, le quatuor se limite aux chevilles, aux charnières, aux passages obligés du texte. Les fit-il, s'exclama-t-il, ajouta-t-il de pure convention, les effets de retardement qui accompagnent l'approche, l'ouverture, le franchissement d'une porte, tous ces clichés qui font des romans de gare des tortillards de l'imaginaire. L'humour bon-enfant de ce forçat du récit qu'était Jean Ray, cet humour en grande part involontaire, les petits comiques du Grand Magasin le mettent en quelque sorte à plat, et, ce faisant, jettent des ponts entre ce Gantois de De Kremer (c'était le vrai nom de Ray-Flanders) et ce plus jeune Gantois qu'est Benoît, l'humoriste plus triste que ses grisés. Il y aurait donc une filiation dans la drôlerie sèche, dégraissée que des Parisiens sont venus débusquer dans notre patrimoine nordique!

 

 

Samedi 18 novembre 1989 (247)

 

Menteuse au Molière : festival du quiproquo

 

Au Molière, on a de la suite dans les idées. A peine la compagnie a-t-elle promené à travers les châteaux, cet été, Le Menteur de Corneille, spectacle que l'on pourra revoir prochainement porte de Namur, que voilà qu'elle met à son affiche La Menteuse. Ce n'est plus une pièce classique, loin s'en faut, puisqu'elle date d'il y a quelques années à peine, mais la comédie de Bricaire et Lasaygues s'inscrit parfaitement dans la tradition très française de la pièce à malentendus et à rebondissements. On y rit d'un bout à l'autre, alors que l'on n'a pas affaire à autre chose qu'à un quiproquo saisi de tétanos. La menteuse en question est affligée du même mal que le personnage de Corneille. Ce n'est pas qu'elle en veuille à la vérité: ce serait plutôt la vérité qui lui en veut. Pas un mot ne sort de ses jolies lèvres qui ne soit passé au filtre de son inguérissable fabulation.

 

 

 

Lundi 27 novembre 1989 (249)

 

Fin de partie au TNB : Sam (suffit) Beckett

 

Il y a quelques jours, on pouvait voir, dans la grande salle du National, la vision pour ainsi dire miraculeuse que Bernard de Coster y proposait du Songe d'une nuit d'été. Voici que jusqu'à la fin de l'année il présente dans la petite salle du même complexe sa mise en scène de Fin de partie, de Beckett. Son travail n'est en rien inférieur, la réussite est, du point de vue strictement théâtral, tout aussi indéniable. Mais aller jusqu'à dire qu'il faut s'y précipiter ventre à terre tiendrait du mauvais service amical, de la non-assistance à personne en danger. C'est que, tout simplement - la lapalissade pourra faire sourire - M. Samuel Beckett n'est pas William Shakespeare, et que la différence est criante, en termes dramaturgiques purs. Là où Shakespeare nous bombarde littéralement d'informations, de trouvailles, de visions, de coups de génie, Beckett nous assène quelques larves de personnages à peine doués de la parole, qui nous communiquent autant dire rien, avec une pauvreté d'expression qui frise l'aphasie.

 

 

Samedi 9 décembre 1989 (256)

 

La Mission et Le Perroquet vert : la Révolution en tête-bêche

 

C'est un double bill, comme disent les Anglais, deux pièces pour le prix d'une seule. D'un côté, une pièce didactique juste assez perverse pour échapper au reproche du simplisme si souvent lié au genre: La Mission de Heiner Müller, ce funambule du mur de Berlin dont Langhoff nous confiait l'autre jour en passant que les événements récents laissaient l'auteur passablement perplexe et, même, le mettaient plutôt de mauvaise humeur. De l'autre, Le Perroquet vert, de Schnitzler, ce roi de la Vienne de la grande époque, qui s'y est essayé à la pièce historique à sa manière, c'est-à-dire avec la distance sarcastique de l'ironiste. Les deux textes ont le même prétexte: la Révolution, et le metteur en scène fait plus que les confronter. Par un astucieux fondu-enchaîné, il procède à une fusion alchimique des deux oeuvres. Au point qu'un spectateur non averti est en droit de se demander quelle est exactement la mission confiée à ce perroquet.

Les deux pièces, nous les avons vues en Belgique dans des versions remarquables. Dezoteux et Delval ont tiré de La Mission un des spectacles les plus forts qui soient, accentuant encore l'écriture fragmentaire de Müller, et faisant affleurer sa violence fondamentale

 

 

 

Samedi 21 janvier 1989 (84)

Renaud et Armide : «Madmax» en alexandrins !

Cocteau, un jour, voulut apprivoiser un conte pour la scène. Comme, à l'écran, il l'avait fait avec La Belle et la Bête. Et il écrivit Renaud et Armide, en alexandrins, en plus! Ces alexandrins dont il se jouait, en grand novateur classique qu'il était. Des vers qui coulent comme de source, qui deviennent très vite une seconde nature pour l'acteur comme pour le spectateur, qui se prête au jeu des douze pieds avec une délectation sans partage. Cela donna une de ses oeuvres les plus méconnues, dont les gens de théâtre, après la création que le poète assuma lui-même au Français sous l'occupation, avaient tendance à se méfier. Jusqu'à ce que cet enfant terrible de nos scènes qu'est Dominique Haumont la redécouvre et nous la restitue dans le scintillement de ses séductions diverses. Son spectacle aux Tréteaux de Bruxelles est un régal pour rêveurs de tous âges.

Vendredi 3 février 1989 (89)

 

Oncle Vania : un Tchekhov bousculé par le Centre dramatique hennuyer

 

Dans tout corps social, il y ceux qui triomphent et ceux qui trinquent. On ne sait pas très bien comment ils s'y prennent, les uns comme les autres, d'ailleurs. Il y a là comme une ségrégation qui ne tient pas au pouvoir, à la fortune, à quelque donne matérielle que ce soit, mais qui les précède en quelque sorte. Tout tourne rond, tout baigne pour quelqu'un, et puis, brutalement, certains lâchent prise, tombent du traîneau de la vie, se trouvent sur la banquise, les chiens de la détresse, du désespoir les dévorent. C'est ce qui est arrivé à Vania. Voilà un homme à la fois talentueux et gourmand de vivre. Et cette grâce, un jour, l'abandonne...

 

 

Samedi 4 février 1989 (90)

 

Fatidik et Opera au Bota': mon Topor sur la commode

 

Sur l'écran noir de ses nuits blanches, blanches comme ce lit tendu de soie, Topor se fait son cinéma. Dix fois, cent fois il recommence la séquence où il se tombent dans les bras... C'est fatidique comme les chapitres du Marquis, c'est drôlatique comme l'opéra quand il accuse les effets. C'est un spectacle surprenant, une heure de grand théâtre qui est plus que la simple (?) plaisanterie pour laquelle il se donne. Fatidik et Opera est un jeu, mais un jeu à la manière du Diable attrapé par la queue de Picasso, le divertissement d'un touche-à-tout dont rien, jamais, n'est banal ou platement vulgaire. Quand il écrit, Topor fait de la toporgraphie, le relevé noir sur blanc de ses phantasmes, la topographie de ses idées fixes.

 

Vendredi 10 février 1989 (95)

 

Les Bonnes et Charlotte à l'Ancre: beau doublé !

 

Double création à la rue de Montigny, à Charleroi. Dans cette petite salle, à deux pas de la bretelle du Ring, on peut, en alternance, revoir Les Bonnes de Genet, avec lesquelles il est toujours tonique de renouer ses amours ancillaires, et découvrir une pièce nouvelle du répertoire belge, Charlotte ou la Nuit mexicaine, de Liliane Wouters. Deux soirées de grande qualité, à la fois autonomes, car les deux oeuvres se passent, faut-il le dire, aisément l'une de l'autre, et complémentaires, si l'on se place au point de vue du travail d'acteur et de mise en scène. On y voit à l'oeuvre quelques comédiennes de très haut rang, dirigées par Marcel Delval, qui sait s'y prendre pour tirer le meilleur des interprètes qui se confient à lui. Ici, il et elles se sont surpassés.

 

 

Mercredi 15 février 1989 (98)

 

Danse de Mort au Varia : Strindberg tel quel...

 

Au début, ils sont là, assis comme des pantins oubliés, des poupées cassées, à côté du vieux piano droit. On s'étonne même qu'ils parlent, ils doivent être dotés de la parole par on ne sait quel mécanisme, ces fantoches. Et les voilà qui se lèvent, se déplacent, non sans quelque raideur bien sûr, mais la vie les irriguerait-elle encore? Ou sont-ce des cadavres en sursis qui se meuvent là devant nous? Rops, Ensor ou Delvaux les auraient peints en squelettes, avec le don de prémonition qui les caractérise...

C'est la deuxième fois que Philippe Sireuil s'attaque à Strindberg. L'œuvre le taraude, comme elle est le rendez-vous forcé, le passage obligé de tous les hommes de théâtre qui se préoccupent peu ou prou des grandes questions que pose la représentation. Une première fois, avec Les Créanciers, il avait plié l'univers du génial Suédois à son point de vue, il avait désossé le texte pour mieux en mettre les hantises en évidence. Avec La Danse de Mort, il a procédé tout autrement: la pièce est là, intacte, dans son intégralité, comme un défi à la lecture orientée.

 

Samedi 18 février 1989 (102)

 

Gengis Khan au National : un opéra d'interrogations

 

La voici enfin sur une scène, cette pièce qui si longtemps dormit dans un livre. Depuis trente ans, les hommes de théâtre avaient tourné autour, sans se décider à s'y jeter. On peut comprendre cette crainte, maintenant que l'oeuvre affronte pour la première fois la rampe. Une écriture serrée, très dense, parfois opaque, dont la grande beauté véhicule quelquefois d'épaisses ténèbres du sens, comme au fond de cette caverne où une partie de l'action se passe. Un sujet qui défie le récit et son intelligence, parce qu'il est nourri d'interrogations sans réponse. Un personnage littéralement insaisissable, dont l'auteur tente de cerner la figure sans l'élucider jamais, mais en en faisant miroiter les énigmes. Avec tout cela, faire un spectacle, qui suppose la saisie immédiate, la perception directe d'un public n'était pas une mince affaire. Le National s'en acquitte brillamment. Et le résultat relève de ces grands soirs dont l'histoire du théâtre se souvient.

 

Samedi 4 mars 1989 (110)

 

Le Pélican, de Strindberg : un cauchemar au carré à l'Atelier de Louvain-la-Neuve

 

Le titre est choisi par anti-phrase. La mère est tout le contraire d'un pélican, d'une nourricière débordante de bienfaits: elle prive ses enfants jusqu'à les affamer, et, si elle a toléré que sa fille prenne un mari, c'est parce qu'elle lui a refilé son propre amant, de sorte qu'elle l'a sous la main, en quelque sorte. On ne mange pas à sa faim dans la maison où elle règne depuis que le père, écœuré par tant d'égoïsme, a préféré jeter l'éponge. On s'y chauffe à peine, sauf dans la pièce où la mère séjourne, bien entendu... Que peut-on faire dans une baraque pareille? Y foutre le feu, c'est tout... Et ça réchauffe!

Le Pélican, de Strindberg, est un cauchemar. Les êtres y échappent totalement au naturalisme, ils ont cette impassibilité des figures mi-réelles mi-virtuelles qui habitent les songes. C'est du moins ainsi qu'Armand Delcampe a dirigé ses comédiens, en les guidant dans un décalage qui les rend plus dérangeants encore. Il y a la mère, au sourire permanent, qui ne veut rien voir de la détresse qui l'entoure, pour la raison bien simple qu'elle l'a fomentée

 

Mercredi 15 mars 1989 (113)

 

Sans mentir à Namur : la farce du pouvoir

 

Après la douloureuse vision interne du drame politique, voici la face farce du même univers. Après Neige en décembre, qui sondait les consciences, qui vrillait l'innommé du pouvoir et de ses vertiges, voici, comme un lapsus qui amène à la surface le refoulé, comme ces bulles qui explosent sur la lave, la comédie correspondante. Sans mentir accompagne la première pièce de Jean-Marie Piemme comme la satire prolongeait les tragédies antiques. Avec ce diptyque inaugural, le plus remarquable dramaturge qui se soit révélé en Belgique depuis Kalisky fait décidément une entrée magistrale en écriture: après nous avoir guidé dans les obscurs tréfonds du débat entre fidélité et trahison qui est la grande question de la légitimité, voici que dans un grand rire, mais avec tout autant de pertinence, il nous fait le portrait-charge d'un fauve politique, et de la drôlatique ménagerie qui l'escorte.

 

 

Vendredi 7 avril 1989 (125)

 

Rolland et la Révolution : jeu d'amour et de mort

 

Les révolutions sont-elles de bonnes inspiratrices ? Ces périodes tumultueuses, où l'ambiguïté est partout, où l'héroïsme et l'idéalisme côtoient sans cesse l'opportunisme et la lâcheté, où il est souvent malaisé de faire le partage, chez le même personnages, de ces différentes composantes, est à la fois la meilleure et la pire des matières premières. Un auteur comme Romain Rolland ne s'est pas attardé à ces considérations: la Révolution française, il n'a cessé de la scruter, et d'en faire la substance principale de son théâtre. Peu lui importait de frôler la thèse ou les accès d'éloquence. Trop convaincu de l'urgence de ce qu'il avait à dire, Rolland ne s'embarrassait pas de scrupules d'esthète. L'heure lui semblait trop grave pour cela. Les événements ne lui donnèrent pas tort: son Jeu de l'amour et de la mort fit son entrée à la Comédie-Française en 1939... Yvan Baudouin et Lesly Bunton ont eu raison, en cette année du bicentenaire, de choisir cette pièce: c'est une oeuvre vibrante, aux accents claudeliens quelquefois, qui ne se dissimule pas que les grandes secousses de l'histoire ne sont pas des mouvements massifs où l'individu se trouverait noyé

 

 

Samedi 15 avril 1989 (129)

 

Macbeth aux Martyrs : politique du Shakespire

 

Macbeth, c'est l'histoire d'une précipitation. Une brutale précipitation du destin: tout est dit en quelques mots à un homme de ce qui va lui advenir, et il s'y précipite à toute allure, pour mieux être précipité lui-même dans l'horreur et la destruction de soi. C'est une pièce étonnamment compacte: chaque fois qu'on la revoit, elle surprend par sa vitesse. On croit, dans l'hallucination du désir, que la mort du roi s'y prépare quelque peu, s'y ourdit patiemment. Non, c'est le contraire. A peine le plan est-il dit qu'il est aussitôt fait. Parce que, dans cette pièce, le dit et le fait sont confondus par ceux qui croient qu'ils coïncident. Macbeth est une pièce littéralement infernale, la plus noire du répertoire, la plus vertigineuse. C'est portée à son comble d'intensité que l'on peut la voir, durant quelques jours, à la place des Martyrs.

 

 

Vendredi 21 avril 1989 (132)

 

Bas les Barthes !

 

Ces trois ballets - est-ce que l'orthographe est exacte, n'est-ce pas balais qu'il faudrait écrire, tant ils éliminent du plateau à peu près tout ce qui est digne de s'appeler chorégraphie? - se situent sous un label non négligeable. Celui de Roland Barthes et de ses Mythologies, ce recueil d'articles qui avaient pour la plupart paru dans Les Temps modernes et qui sont de très plaisants exercices de sémiologie joueuse. Toute une forme de journalisme moderne, volontiers démystificateur, est sortie de ce petit livre, qui est sans doute daté par les thèmes qu'il traite (Brigitte Bardot, la deux-chevaux), mais reste un modèle de ludisme interprétatif.

 

 

Jeudi 27 avril 1989 (138)

 

Drouot et le TNB : Ca va bien, donc je m'en vais.

 

Je m'en vais parce que tout va bien, dit Jean-Claude Drouot. Ce qu'il avait déjà laissé entendre dans d'autres circonstances, il l'a confirmé mercredi à la presse: il ne demandera pas le renouvellement de son mandat, qui expire en juin 1990. La saison qu'il a annoncée est donc la dernière qu'il aura conçue à Bruxelles. Après cela, il reprendra sa liberté, mais la conscience tranquille: le TNB est sur de bons rails, il a pratiqué sa reconversion qui n'a pas été sans turbulences. Il tire sa révérence mission accomplie. Robert Delville, le président du conseil d'administration, a confirmé ses dires. Nous avons eu des problèmes normaux lorsque l'on veut pratiquer des changements de structures, a-t-il dit. Les grands objectifs que nous nous étions fixés sont atteints. Nous voulions davantage ouvrir nos activités à l'étranger, donner une chance supplémentaire aux jeunes metteurs en scène belges, nous l'avons fait

 

 

 

Samedi 29 avril 1989 (141)

 

Le Trio en mi bémol : le coeur et sa gamme

 

Lorsque tout est permis naissent les vraies contraintes, celles qui en valent la peine. C'est ce que Rohmer, le grand Eric Rohmer, nous suggère dans cette délicieuse pièce qu'il monta lui-même à Paris il n'y a guère et qui prend, pour la première fois, son autonomie. Aux midis du Rideau, on peut voir du Rohmer sans Rohmer. Il est l'auteur du texte, c'est tout, mais la mise en scène est assumée par un autre, et les acteurs, il ne les a pas choisis. Le test vaut dans les deux sens: Rohmer passe-t-il toujours la rampe confié à d'autres mains? D'autres peuvent-ils s'attaquer à l'univers très exclusif de l'auteur de Ma nuit chez Maud? La réponse est oui sur toute la ligne. Cette heure de théâtre pur est un régal.

 

Mercredi 31 mai 1989 (179)

 

Van Kessel, grand vainqueur des prix Bizz-Art !

 

Pierre Dherte hypnotisant l'une de nos plus charmantes consœurs, Corinne Le Brun, qui s'est retrouvée lévitant à un mètre vingt du sol, la nuque appuyée sur un dossier de chaise. Marie-Luce Bonfanti souveraine dans un Fais-moi mal, Johnny torride, et bouleversante dans un Ne me quitte pas de grand soir. Ce furent les points forts, dus à des artistes dont on ne connaissait point ces talents, de la brillante soirée de remise des prix Bizz-Arts au Théâtre National, lundi soir. Au cours de cette spectaculaire remise de distinctions, il y eut aussi de la danse (un Chorus Line très bien défendu par les élèves de Joelle Morane), des jongleurs, un poulpe acrobate, un Bruno Brel sur les traces de Tonton, une Véronique Biefnot en veine de confidence, Denis Huisman et son ensemble et, en Madame Loyal, Fabienne Govaerts, l'opiniâtre et dynamique animatrice de la revue qui donne son nom à ce palmarès.

 

 

Samedi 10 juin 1989 (186)

 

Un trio en délire majeur

 

Des acteurs en liberté, ça vous a toujours un petit air de chemin de traverse qui décoiffe. On s'y égaie comme dans les sous-bois, aux premières heures du jour, quand la rosée n'est pas encore évaporée, que le soleil ne perce pas encore les feuillages. Cela s'appelle la fraîcheur, la liberté d'imaginaires qui n'en font qu'à leur tête. Ils sont trois. A toute dame, tout honneur. Martine Willequet, qui réjouit tous les matins les ménagères à TF 1, dans le Bonheur d'en face, après avoir été le rendez-vous hebdomadaire de la francophonie belge profonde, pourrait, à l'heure qu'il est, bronzer tout son saoul sous les palmiers. C'est peu connaître l'enfant de la balle qu'elle est. Les vacances, pour elle, c'est de faire la bringue avec ses deux potes dans la cave de la Samaritaine. Et c'est pas triste.

 

 

 

Lundi 10 juillet 1989 (201)

 

Solitaire par définition, Serge Creuz expose sa classe dans «sa» Maison

 

Serge Creuz a le sens de l'hospitalité. A l'heure où il prend sa retraite à la Cambre, dont il a dirigé durant vingt-cinq ans l'atelier de scénographie - ça ne devrait pas être permis, de «pensionner» des profs aussi allègres -, il ouvre toutes grandes les salles de «sa» Maison de la Bellone aux travaux de ses ultimes élèves. Lui, il a exposé jusqu'au week-end dernier un bilan de son travail théâtral à la Châtaigneraie de Flémalle, avant de présenter le même ensemble de maquettes, projets, photos, affiches, programmes et costumes à Spa, dans le cadre du Festival, qui débutera le 4 août. Le couloir d'entrée de la Maison du Spectacle est déjà un voyage dans le temps et dans l'espace: on y bute sur quelques maquettes de maisons XVIIe, certaines tronquées, d'autres complètes avec jardins clos attenant, cours intérieures et mobilier dans chaque pièce. C'est la maison d'Harpagon, que Creuz fait concevoir par ses élèves en première année. L'exercice est des plus complets: Cela les oblige à étudier l'architecture, les matériaux, le mobilier, l'art du jardin, et suppose non seulement des notions d'histoire, mais d'histoire de l'art, de sociologie, dans l'optique de l'archéologie de la vie quotidienne. Je leur donne un an pour dépiauter tout cela, et cela les confronte à l'ensemble des problèmes auxquels ils auront affaire dans le métier, dit Creuz.

 

 

 

Lundi 14 août 1989 (209)

 

Le Menteur aux châteaux : le sourire de Corneille

 

Le Menteur est un beau produit d'une forme de Marché commun théâtral européen. Corneille en a trouvé l'argument chez un Espagnol, Jean Ruis de Alarcon, et sa propre version, qu'il composa en 1644, inspira, un siècle plus tard, un nouvelle comédie à Goldoni, Il Bugiardo, qu'il fit jouer en 1750. A cette époque donc, une pièce pouvait circuler de l'Espagne à Venise, en transitant par Paris, avec une aisance qui demeure enviable aujourd'hui. La Compagnie des Galeries a décidé, pour sa part, de la faire circuler de château en château, puisque c'est sur cette comédie cornélienne qu'elle a misé pour son très vagabond classique d'été... Corneille était décidément un auteur d'une rare versatilité, au sens nullement péjoratif que donnent au terme les Anglais qui, d'ailleurs, importèrent eux aussi l'ouvrage, adapté par un certain Foote sous le titre The Liar. Aucun genre ne lui était étranger, et il y a, en fin de compte, quelque mauvaise foi à étiqueter le plus souvent de «tragique» un auteur capable de trousser un divertissement pareil, qui donnerait presque raison aux spéculateurs qui aimeraient lui attribuer toute l'œuvre de Molière.

 

 

 

Mardi 29 août 1989 (212)

 

Après son succès à Vérone, Ronse propose ses délices bruxelloises , une saison pour toutes les découvertes

 

En trois soirs, la semaine dernière, 5.800 spectateurs ont applaudi le Bourgeois gentilhomme, dans la mise en scène de Henri Ronse à Vérone. Le spectacle était présenté dans l'amphithéâtre antique, le Teatro Romano où, pour la circonstance, le décorateur Béni Montresor, poutant natif de la ville, faisait ses débuts. La presse s'est enthousiasmée pour la production, ses conceptions plastiques inédites, la qualité de l'interprétation, et Guy Pion, extraordinaire Jourdain, s'est taillé un fameux succès personnel: Pion est la révélation de la soirée, écrit «L'Arena», c'est un acteur hilarant, qui a un sens naïf du comique, le don de la sympathie et de la communication, candide, charmeur et jamais exagéré. «La Stampa» ajoute que cette espèce de Charlie Chaplin a été immédiatement adopté par le public.

 

 

Samedi 9 septembre 1989 (217)

 

Delcampe descend sur la capitale : Bruxelles vaut bien un théâtre européen!

 

Delcampe descend sur Bruxelles! Que les Bruxellois se rendent en masse à son Atelier théâtral de Louvain-la-Neuve le comble d'aise. Aussi veut-il leur rendre la pareille, sous la forme d'un festival qu'il a appelé sans vergogne «Théâtre de l'Europe». Première salve: Le Roi Lear joué par le Kathakali, dont nous parlons par ailleurs. Suivront, à des dates non encore précisées, sinon qu'elles se situeront au premier semestre 1990, Milva, la chanteuse compagne de Strehler - il dirigea, lui, le Théâtre de l'Europe à Paris -, et une mise en scène par Peter Stein de Titus Andronicus au Teatro Stabile de Gènes. Bruxelles est la deuxième ville francophone au monde pour ce qui est des spectacles: elle méritait quelques productions de ce niveau-là!

 

 

 

Mardi 3 octobre 1989 (224)

 

Le Portrait de Dorian Gray : une œuvre en profil perdu

 

 

C'est un des plus étonnants mélanges de ludisme et de gravité de la littérature. Un conte fantastique, en somme, qui vrille au plus profond l'énigme de la condition humaine. Son auteur l'a écrit comme il faisait tout, en se jouant, et il en est résulté un chef-d'oeuvre d'une rare trempe: de celle qui atteint naturellement au mythe. Le Portrait de Dorian Gray en dit plus long sur le bien et le mal, l'usure et la maîtrise du temps, les rapports entre la création et l'existence que beaucoup de grands traités philosophiques. Normal: son auteur, Oscar Wilde, estimait que la vie ne faisait rien d'autre qu'imiter l'art, et non l'inverse. C'était une manière imparable d'aller droit à la vérité sans s'encombrer de détours... .

 

 

 

Lundi 16 octobre 1989 (229)

 

Le Dortoir aux Halles : un Québec, la nuit

 

Gilles Maheu est l'un des fers de lance du nouveau théâtre québécois. Venu à la scène par la photographie et le mime, cet acteur - metteur en scène - chorégraphe (il fut aussi le comédien principal du film québécois Un zoo, la nuit) est l'auteur de quelques spectacles où la force plastique prime sur l'enjeu dramatique, mais dont le pouvoir de fascination est indiscutable. On a pu voir de lui il n'y a guère, dans le cadre du Festival du Jeune Théâtre, Le Rail, qui déployait une imagerie pas si lointaine que ça de l'évocation plus récente, par Jean-Paul Goude, lors de son défilé des Champs-Elysées, de la fantasmatique cinématographique du cheminot... Chez Maheu, on a affaire à un mélange d'aveux sur le vif, de confidences illustrées, de références plus ou moins subtiles, de ruses un tantinet mode. Un univers d'aujourd'hui, quoi, où le «melting-pot» culturel ne fait pas peur aux papilles...

 

 

Samedi 21 octobre 1989  (234)

 

Adieu à l'adolescence en allée

 

Sous la maison parentale, la cave. Le lieu des fantasmes, des interdits, de la transgression. C'est là que Lheureux, à dix-sept ans, avait convié quelques amis à jouer au théâtre. Très vite, on y jouerait du théâtre, et ce qui tenait de la conjuration d'adolescents allait devenir une des aventures créatrices les plus significatives des années 60 et des suivantes. De grands pros y ont fait leurs premières armes, d'abord devant les soixante-trois chaises d'église qui accueillirent les premiers spectateurs - parmi lesquels Claude Etienne, Maurice Béjart, Raymond Gérome, Roger Domani, Gilbert Bécaud, Hergé, André Franquin, tous séduits -, puis dans des dispositifs à géométrie variable qui faisaient de cet espace réduit l'un des lieux de spectacle les plus souples et les plus inventifs de la capitale.

 

 

 

Mardi 24 octobre 1989 (236)

 

Fausses Confidences : Marivaux à double fond

 

On ne la fait pas à Gildas Bourdet. Des metteurs en scène français qui comptent, il est celui qui fore les textes au plus profond, probablement parce que, auteur lui-même et non des moindres, il se sent plus à l'aise que d'autres dans les tréfonds de leurs intentions. L'animateur de la Salamandre, installé depuis peu dans un lieu des plus accueillants en plein centre de Lille, le Théâtre Roger Salengro, a choisi de s'attaquer, l'année du Bicentenaire, à Marivaux. En jetant son dévolu sur Les Fausses Confidences, qu'on pourra voir dès ce mercredi à Namur - et nulle part ailleurs en Belgique! -, il a choisi de mettre en lumière les leviers obscurs de la capillarité sociale. Sous le couvert d'une comédie sentimentale.

 

 

 

Jeudi 2 novembre 1989 (238)

 

EN DIRECT DE LIMOGES LE MET DESCEND SUR BRUXELLES

 

Avez-vous vu les Belges du Magasin?, demande-t-elle à ses voisins de table de petit déjeuner, à l'hôtel Urbis de Limoges. Madeleine Mukamabano est journaliste à Radio France International, plus particulièrement responsable des programmes sur l'Afrique. Son diagnostic, au terme du Festival des Francophonies, est formel: l'événement de l'édition 89 du rendez-vous du Limousin, ce sont les quatre lectures-spectacles du Magasin d'Ecriture Théâtrale venu de Bruxelles. Les six acteurs et leur animateur, Jean-Claude Idée, n'en croient pas leurs oreilles. Ils sont venus au festival pour apporter leur contribution au dialogue théâtral entre cultures francophones, et les voilà salués comme un phénomène à voir coûte que coûte. Les quatre représentations qu'ils ont données au théâtre Expression 7 ont fait salle comble. Et la presse française, nationale et locale, les a salués avec un évident enthousiasme.

 

 

 

Vendredi 10 novembre 1989 (243)

 

Beckett, Shakespeare, Eustache: le tiercé de Bernard De Coster

 

Il n'est jamais plus à son affaire que lorsqu'il peut courir d'un plateau à l'autre, régler un éclairage ici, revoir une scène avec les acteurs là-bas, superviser un décor ailleurs. Bernard De Coster tient la forme, et l'épisode de la succession au National est déjà presque oublié. Dans la grande maison de la place Rogier, il se partage entre la petite salle, où il surveille les premières représentations à Bruxelles de Fin de partie, qui a fait un tabac en Wallonie, et encourage l'équipe des jeunes du Conservatoire, qu'il avait dirigés, en juin dernier, dans un exercice sur Le Songe d'une nuit d'été que Jean-Claude Drouot, enchanté, a invité sur son grand plateau. Il accorde, enfin, tous ses soins aux répétitions de La Maman et la Putain: Claude Etienne, convaincu des potentialités dramatiques du film de Jean Eustache par un article de Luc Honorez dans nos colonnes, en a mis le texte à l'affiche du Rideau.

 

 

Mercredi 15 novembre 1989 (245)

 

Songe d'une nuit d'été : le printemps en hiver

 

Le bonheur. Le vrai bonheur au théâtre, comme en tout, est physique. Il est comme un nectar qui se répand dans les veines, un bien-être diffus mais dense, qui fait que lorsque le spectacle s'achève, que les comédiens viennent saluer, on en redemande, on repartirait de plus belle dans un nouveau rêve collectif. C'est tout cela que procure Le Songe d'une nuit d'été, que Bernard De Coster a réalisé avec ses étudiants du Conservatoire de Bruxelles, réunis à l'enseigne de la Compagnie du Songe, et accueillis par le National. Une réussite plus qu'évidente: un enchantement. Bien sûr, les spectacles de jeunes partent avec des atouts qui sont le privilège de l'âge: la fraîcheur, l'élan, l'énergie, le don de soi, l'enthousiasme. Et toutes ces vertus sont présentes, et à foison, au cours de ces deux heures hors du temps. Mais s'il n'y avait que cela, on aurait affaire à une prestation de nouveaux lauréats parmi d'autres. Certes, on est en droit de se réjouir qu'à la différence de beaucoup d'expériences de même ordre aujourd'hui, on n'y verse pas dans les travers pédagogiques de plus en plus répandus de la cuistrerie et du didactisme désincarné. Mais autre chose se passe ici: ce supplément d'âme qui ne trompe pas, cette étincelle qui rend une soirée mémorable à tout jamais.

 

 

 

Mercredi 22 novembre 1989 (248)

 

Hamlet, de Lioubimov : le rideau des prodiges

 

Esch-sur-Alzette se met à l'heure anglaise. La petite cité luxembourgeoise, à l'enseigne malicieuse de Brit-Esch, organise jusqu'à samedi une série de manifestations culturelles qui comprennent aussi bien une lecture par Arnold Wesker de sa pièce Annie Wobler que des concerts tant de jazz que de musique élisabéthaine, ou qu'une représentation de l'increvable Souricière, d'Agatha Christie. Clou de cette mini-saison anglaise: le Hamlet que Youri Lioubimov a mis en scène au Leicester Haymarket Theatre. Heureuse coïncidence de voir, quasi simultanément, cette pièce mythique dans la mise en scène de deux maîtres de l'Est. Tant Wajda que Lioubimov n'en sont pas à leur première lecture du texte, loin s'en faut. Leur compagnonnage avec l'oeuvre est ancien, profond, sans cesse reconsidéré, à la mesure d'un poème dramatique qui ne cessera sans doute de fasciner les hommes de théâtre. Dans le cas de Lioubimov, ses mises en scène à la Taganka de Moscou sont restées légendaires, surtout celles où il employait dans le rôle titre le fabuleux Vladimir Vissotsky, cette star mi-James Dean mi-Jacques Brel, qui conférait au personnage du prince d'Elseneur toute sa dimension à la fois héroïque et pathétique.

 

 

 

Mardi 28 novembre 1989 (251)

 

Les Bonnes au Varia : la troisième de Delval

 

Cent fois sur le métier... Marcel Delval s'est souvenu de l'adage. C'est la troisième fois qu'il met en scène Les Bonnes. Et celle-ci est... la bonne. Non que les précédentes n'aient pas convaincu. Que du contraire! Elles apparaissaient l'une et l'autre puissantes, accomplies, dominées, mais à l'intérieur d'options, de visions peut-être trop orientées d'avance, par trop conditionnées par des présupposés contraignants. Une première fois, voici dix ans - et c'est le spectacle qui «révéla» Delval comme metteur en scène qui cogne -, il avait fait jouer les rôles par des hommes. Une deuxième fois, l'an passé, à Charleroi, il l'avait greffée sur une autre pièce, Charlotte ou la Nuit mexicaine, de Liliane Wouters, et mis en évidence les correspondances intertextuelles entre les deux œuvres. Cette fois, il creuse le sillon de Genet, il s'y tient et il va très loin, et c'est sublime. Deux heures et quart de théâtre de haut vol: le public, qui se presse au Varia à cette production de l'Ancre, y assiste subjugué.

 

 

 

Mercredi 20 décembre 1989 (259)

 

L'Annonce faite à Marie : truculence et grâce de Claudel

 

Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas, a dit en substance Malraux. Parmi les multiples signes qui permettent de vérifier cette assertion, il y a l'engouement actuel pour Paul Claudel. Celui qu'il était commun de considérer comme une institution avec tout ce que le concept peut avoir de raide, de convenu, de figé, apparaît de plus en plus comme l'un des poètes les plus inspirés, à défaut d'être des plus libres, de ce siècle. Et l'on voit se passionner pour lui des intellectuels que tout semblait désigner comme ses opposants - Vitez mettant en scène Le Soulier de satin -, ou s'enthousiasmer des jeunes parmi les plus dynamiques et les plus talentueux pour l'homme de lettres-ambassadeur qui a son buste rue de la Régence, sur le chemin qui le menait, le dimanche matin, de sa résidence diplomatique à l'église du Sablon, au temps où il était en poste à Bruxelles. La réalisation par Frédéric Dussenne de L'Annonce faite à Marie est à inscrire dans le mouvement de cette réhabilitation par la jeunesse. C'est une réussite qui fait honneur à notre nouveau théâtre, à celui qui, depuis quelques années, émerge contre vents et marées, les temps étant plus durs que jamais pour les nouveaux praticiens de la scène.

 

 

 

Vendredi 22 décembre 1989 (261)

 

La Revue 90 : sois Belge et déride-toi !

 

A la première, du fait du Premier, mercredi soir, le spectacle était dans la salle. Au troisième rang, pas trop loin, face au rideau rouge qui bouge, qui bouge, Wilfried Martens, épanoui, relax, prêt à tout. Il n'a pas été déçu, cela s'est vu tout au long de le représentation. Heureux comme un enfant, il était hilare, plié en deux, on craignait quelquefois pour le coeur du brave homme, ou qu'il ne perde l'équilibre, tant il s'agitait dans son fauteuil: son petit doigt aurait pu en pâtir. Mais non, il subit sans dommage cette mitraillade de bons mots, de chansons détournées, de sketches folklorico-politico-nostalgiques. Aussi ravi que ses concitoyens, il ira, cela va sans dire, le clamer à ses amis, comme la chanson finale y invite. Le bouche à oreille a déjà commencé, il rend les comptes-rendus parfaitement superflus. Ils pourraient se réduire à ces quelques mots: revue nouvelle 90 arrivée - stop - succulente comme prévu - stop - à déguster sans tarder.

 

 

 

 

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Bernard Cogniaux

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