Le Soir-Critique littéraire 

 Année :  1989

Mardi 10 janvier 1989 (82)

 

La Libre Académie de Belgique met les bouchées quadruples

Depuis quatorze ans, la Libre Académie de Belgique n'avait plus décerné de prix. Elle peut cependant se targuer, depuis qu'Edmond Picard, son fondateur, avait aussi pris l'initiative de ces distinctions, de compter à son palmarès quelques lauréats de taille: Rik Wouters, Ghelderode, Paul et André Delvaux, Suzanne Lilar, Roel Dhaese, Henri Pousseur, Christian Dotremont, pour ne citer que ceux-là, font de son palmarès l'un des plus brillants qui soient. C'est que l'Académie «ratisse large»: peuvent bénéficier de ses lauriers aussi bien des peintres que des écrivains, des musiciens que des philosophes, des chercheurs en sciences humaines que des gens de théâtre ou de cinéma.

 

 

 

Jeudi 2 février 1989 (88)

 

JACQUES STERNBERG, PASSAGER DE LA TERRE

 

L'heure de Sternberg aurait-elle sonné? Pas celle qui sonne comme le glas, et qui le hante depuis son premier vagissement, mais celle qui retentit comme la gloire, dont il a perçu d'avance la totale dérision, mais qui l'obsède tout autant? Sternberg, inclassable du XXe siècle, comme pourraient dire les dictionnaires, mais qu'il définit lui-même mieux que quiconque dans le Dictionnaire, cet indispensable vade-mecum que Jerôme Garcin a eu la finaude idée de faire faire par les intéressés eux-mêmes. Là où la plupart glissent sur les peaux de bananes de l'étalage des mérites - il faut lire la notice du signataire de ces lignes: heureusement que Jean-Pierre Faye est là pour le consoler, on trouve toujours plus vaniteux que soi -, Sternberg se regarde une fois de plus dans la glace avec la lucidité qu'il a exercée jusqu'à présent dans toute son oeuvre. C'est qu'il a de l'expérience dans le genre...

 

 

 

Jeudi 16 février 1989 (100)

 

KAREL LOGIST,POETE EXACT

IL y a quelques semaines, la cité de la Chaux-de-Fonds, la plus ponctuelle de Suisse si ce faire se peut, car c'est là que l'industrie horlogère est la plus active - les connaisseurs savent que l'on peut y visiter un musée de l'Horlogerie qui affolerait plus encore le lapin d'Alice -, fut pour un jour la ville dont le prince est un poète. Au lendemain du 11 novembre y fut remis le prix de la revue «Vwa», que dote richement une firme horlogère, et que patronne la municipalité. Le lauréat se vit remettre un chèque (et une montre-bracelet, comme il se doit) dans la Villa Turque, l'un des premières demeures que dessina, avec son sens souverain de l'espace vital, le plus célèbre des chaux-de-fonniers, l'architecte Le Corbusier.

 

 

 

Jeudi 23 février 1989 (105)

 

ALAIN BOSQUET ET LE RIRE DE SCHEHERAZADE

 

En termes de cinéma, on dirait qu'il est un virtuose du panoramique et de l'accéléré. Les paysages, il les fait défiler à vive allure, comme les décors dans les transparences. Il adore énumérer les capitales, les métropoles, dans un même souffle, comme les stations d'un train de banlieue. L'Histoire, pareil: des péripéties qui méritent à peine qu'on s'y attarde, en vertu de la grande égalisation, de l'uniformisation finale. Tout se succède si vite que tout s'annule. Vu d'un satellite, les bancs de nuages sont comme ces napperons que l'on posait sur les abat-jour, jadis, pour faire plus intime, avant qu'on n'invente les halogènes. Et la planète, mis sur orbite, on en a si vite fait le tour!

 

 

 

Jeudi 2 mars 1989 (108)

 

RENE HENOUMONT : JEUX DE PLAGE

Chacun a, au fond de lui, une contrée où tout se joue. Pour Laurent, c'est le Maroc. Il y a assisté, au début des luttes qui conduiraient à l'indépendance, à un massacre dont les images lui strient encore la mémoire. Mais ce sont d'autres déchirements qu'aujourd'hui, sans trop y croire, il veut cicatriser dans ce pays où le soleil, exactement, est comme le fléau qui rééquilibrerait les amours en déficit. Il s'y rend avec Fabienne, à laquelle ne le lie plus que de lointaines complicités, vestiges d'ardeurs anciennes.

Ils ont laissé s'ensabler entre eux la plage privée de leurs divergences, de leurs indifférences. Courtois, affables, leurs rapports, mais si tristement désinvestis. Laurent est-il doué pour? Fils de grand éditeur, héritier d'un empire de presse édifié sur la femme au foyer, la lecture édifiante pour petits et les programmes de TSF submergés par l'explosion audiovisuelle - suivez le regard de l'auteur: l'usine, située à Maubeuge, n'aurait-elle pas subi un léger glissement méridional? -, il n'a jamais connu que les amours vaguement vénales qu'autorise un pouvoir de pacotille.

 

 

 

Jeudi 16 mars 1989 (115)

 

Le club des deux cent soixante mille lecteurs

 

D'année en année, on voyait monter à l'horizon de la Foire Internationale du Livre, le soleil dont aime s'illustrer Belgique Loisirs, la filiale belge de France Loisirs, le plus important club du livre du monde, avec ses plus de quatre millions d'adhérents. Mais cette fois, c'est de rôle essentiel dans l'animation du rendez-vous bruxellois qu'il faut parler. Sans Belgique Loisirs, quelques-unes des vedettes de la Foire n'aurait tout simplement pas fait le déplacement: de Sulitzer à Mallet-Joris, de Nourissier à Denise Grey, il ne passe pas de jour sans que ne signe au stand du club une personnalité de marque. Sans parler du président Giscard d'Estaing, dont la présence comme «orateur de rentrée» était motivée par l'apparition de son Pouvoir et la Vie au catalogue de la plus populaire des associations de lecteurs.

 

 

 

Samedi 18 mars 1989

A BOUT PORTANT... ... Umberto Eco

A propos du livre et de l'affaire Rushdie

Entretien

 

Jeudi 30 mars 1989 (120)

 

FRANK PARADIS: L'ENFANCE DE L'ART POETIQUE

 

La vraie, la grande poésie n'a pas d'âge. Elle est cette province de la littérature qui est à la fois la plus exigeante et la plus accessible. Parce qu'elle met les mots dans tous leurs états, qu'elle les place au centre de ses enjeux, elle a un pouvoir mnémotechnique, une séduction physique, gourmande, qui ravit les petits hommes qui, eux aussi, voient les mots sous toutes leurs coutures avant de se les mettre en bouche. Et pourtant, il ne faut pas nier qu'il y a, aujourd'hui, un malentendu entre la poésie et l'enfance. L'abandon des formes strictes l'a rendue plus difficile à réciter, l'opacité de sa thématique - qui porte si souvent sur une poésie qui se considère elle-même - l'a éloignée de son public jeune, celui qui est pourtant le plus à même à s'enthousiasmer pour elle. La poésie se rêve, s'approprie, s'apprend, s'écrit avant et pendant l'adolescence. Après, on se souvient de ses émotions premières, et on les enrichit éventuellement.

 

 

Jeudi 6 avril 1989 (122)

 

L'adieu de la maison-mère

 

Aux éditions Corti, aujourd'hui dépossédées de l'exclusivité de Gracq en langue française, on a marqué le coup du passage à la Pléiade avec un recueil d'auteurs divers réunis sous le titre Qui vive? Autour de Julien Gracq. L'exergue de Cioran qui ouvre le volume en dit long puisqu'il y explique pourquoi il refuse de rendre hommage à Borges: La consécration est la pire des punitions - pour un écrivain en général, et tout spécialement pour un écrivain de son genre. Le présent volume est donc une manière de soutenir Gracq, l'écrivain-maison, dans l'adversité. On y trouve des textes connus, comme celui de Blanchot qui égratigne Gracq sur son usage des adjectifs, celui de Suzanne Lilar qui éclaire leur magnifique amitié, ou celui de Claude Roy qui reprend quelques remarques lumineuses sur Un Balcon en forêt

 

 

 

Jeudi 6 avril 1989 (124)

 

Bernhild Boie, limière, sourcière, chartiste

 

Trois ans: c'est le temps qu'il a fallu à Bernhild Boie pour établir cette édition des oeuvres de Gracq, qui est un modèle du genre. L'exégète a tous les talents: ceux du limier pour établir une chronologie insurpassable (Gracq m'a beaucoup aidée, explique-t-elle, pour certaines périodes il a une mémoire d'une précision stupéfiante: sa guerre, il peut la raconter jour par jour), ceux du sourcier pour commenter les textes avec une sensibilité et une subtilité admirables, ceux de la chartiste pour établir les textes au départ des manuscrits, dont l'étude est sa passion. Là, j'ai été un peu sur ma faim, Gracq n'aime pas trop qu'on s'attarde à cela. Je n'ai pu vraiment étudier que ceux des poèmes de Liberté Grande. De toute manière, il a très peu de repentirs: il fait si peu de corrections, il écrit avec une telle fluidité qu'il semble qu'il ait ses livres tout entiers dans la tête avant de les coucher sur le papier.

 

 

 

Jeudi 27 avril 1989 (136)

 

BAROCHE ET TOURNIER : LA NOUVELLE...FACE AU CONTE

 

Entre la nouvelle et le conte, Michel Tournier a déjà, depuis longtemps, fait sa religion. La première, à ses yeux, rampe trop à ras du réel, tandis que le second lui permet d'intégrer cette dimension mythique qui est, depuis toujours, son oxygène. Son nouveau livre, Le Médianoche amoureux, prend, à cet égard, presque figure de manifeste. Tournier y tourne résolument le dos au réalisme, au nom d'une forme d'énergie spirituelle propre à la littérature. C'est un point de vue. Ce n'est pas celui de Christiane Baroche, qui s'est dès ses débuts imposée, aux côtés de Daniel Boulanger, comme un des maîtres de la nouvelle française. Elle n'a pas, au rebours de Tournier, d'ambition démonstrative.

 

 

 

Mercredi 3 mai 1989 (142)

 

NAIPAUL,CE LIBRE VAGABOND DU MONDE

 

On ne peut comprendre Salman Rushdie sans le considérer comme un citoyen du monde. Un intellectuel contemporain, qui brasse en lui des cultures contradictoires, mais appelées à se fusionner tôt ou tard. Rushdie est un mutant, si l'on veut, un prototype d'homme futur, dont la vision des choses implique la possibilité d'une synthèse de civilisations. Il n'est pas le seul écrivain à incarner cette condition de métis culturel. Il y a en beaucoup d'autres, parmi lesquels le plus en vue est V.S. Naipaul, dont on ne donne jamais que les initiales des prénoms parce qu'ils ne sont guère faciles à mémoriser. Ce n'est pas une raison pour les ignorer: le V renvoie à Vidiadhar, le S à Surajprasad. Il paraît que ses amis l'appellent Vidia, c'est plus commode.

 

 

 

L'Inde brisée,  V.S. Naipaul

Jeudi 11 mai 1989 (146)

 

FRANCOIS COUPRY,GROS DANS SA TETE

 

FRANÇOIS COUPRY a le rêve d'un seul grand livre qu'il n'arrêterait jamais d'écrire. Une façon, au fond, de se garantir contre l'obligation de s'arrêter un jour. Sa manière d'être boulimique, d'être, comme il dit, gros dans sa tête. La défense des gros à laquelle il s'est livré dans un essai succulent, savoureux et secrètement mélancolique s'intègre parfaitement à ce qu'il a appelé un jour La récréation du monde, et qui pourrait servir de titre à tout ce qu'il a publié jusqu'à présent. Tout le bouquin pourrait être un plaidoyer pour le personnage de mon dernier roman, David Bloom, qui est à mes yeux le personnage futur par excellence, c'est-à-dire, dans mon phantasme à moi, quelqu'un d'immensément contradictoire, faisant éclater toutes ses facettes sans absolument se réduire à un seul élément. Quelqu'un qui se laisse aller à la jovialité complète de son corps...

 

 

 

Mercredi 31 mai 1989 (180)

 

Autre sommet à l'ULB : celui de l'imaginaire

 

Michel del Castillo, Julian Gloag, Aris Fakinos, Régis Debray, Henrik Stangerup, Almeida Faria, Cees Nooteboom, Daniel del Giudice, Lothar Baier. Ils ont tous, et ils ne sont pas les seuls, répondu à l'appel de Pierre Mertens pour participer, ces vendredi et samedi, à un sommet européen qui ne le cède en rien à ceux qui se déroulent régulièrement, de semestre en semestre à Bruxelles, à Luxembourg ou à Strasbourg. Un sommet qui porte, lui, sur une matière sans laquelle toutes les autres sont sans objet: l'identité européenne. De quoi se compose une identité, en effet, sinon, pour une grande part, de ce qui nourrit la vie intérieure, c'est-à-dire l'imaginaire? L'Europe n'existe que dans la mesure où elle se rêve et s'invente sans cesse. Et cette conspiration de la rêverie, ce sont les écrivains qui en sont les premiers dépositaires.

 

 

 

Jeudi 8 juin 1989 (185)

 

AU GUE, L'AGE NEUF SELON BRENNER...

 

Une petite ville de province. La rue commerçante relie la gare à l'hôtel de ville. Le Grand Pont n'est appelé ainsi que parce qu'il est dans l'axe de la rue principale. Rien ne peut se passer dans ce cadre minimaliste où l'on voit mal comment les passions trouveraient à se loger. Rien ne s'y passe, de fait, sinon des mots malheureux, comme on dit, de ces mots qui sont des déclencheurs de drames. Un jeune professeur de dessin fait le portrait de la fille du bistrot où il va se restaurer. Flo a treize ans. Et treize ans, il y a trente ans de cela, c'était encore beaucoup d'enfance mêlée aux premiers troubles de l'adolescence. Entre le peintre et le modèle, un dialogue s'ébauche où l'une a des effronteries qui lui échappent, l'autre des hardiesses qu'il ignore. Mais dans ce petit univers où tout est contraint, il ne faudra pas grand-chose pour que le retour du refoulé déferle.

 

 

 

Jeudi 15 juin 1989 (188)

 

Un nouveau millénarisme ?

 

L'EUROPE est une croisade, dit Régis Debray. En fait de croisade, nous en savons quelque chose en Belgique, à Bruxelles tout particulièrement, où des chantiers omniprésents témoignent des grandes manœuvres en cours. Mais promenez-vous à Lisbonne, à l'extrême cap de la CEE, et vous ne vous sentirez pas dépaysés. Place du Marquis de Pombal ou rond-point Schumann, même combat. Là-bas, le millésime de 1993 est brandi en chiffres immenses sur des affiches placées aux points stratégiques de la ville, comme pour mieux galvaniser la population, mieux la focaliser sur une date qui est perçue comme les trois coups qui précèdent le grand lever de rideau. L'échéance est sur toutes les lèvres. Elle coïncide presque, à un demi-millénaire de distance, avec la découverte de l'Amérique. Mais le navigateur, lui, croyait qu'il accostait aux Indes. Pierre Mertens, qui a ourdi la rencontre d'écrivains des 1, 2 et 3 juin derniers, a pris comme thème d'ouverture de son œuvre cet étrange malentendu. L'Europe du Grand Marché en sera-t-elle un autre?

 

 

 

Jeudi 15 juin 1989 (190)

 

AUDIOVISUEL EUROPEEN : AU-DELA DE LA QUERELLE, LE PLAN BONNELL ?

QUOT-QUOT-QUOTA. La dernière onomatopée européenne est l'envers du cocorico nationaliste triomphal: un cri de détresse de basse-cour prise de panique, plutôt. Parce que les ministres du marché intérieur, qui avaient à émettre une directive sur la production audiovisuelle comme il le faisaient, peut-être au cours de la même séance, sur le lait en boîte ou les enjoliveurs, n'ont pas accepté l'idée de prendre pour base la réglementation française qui impose que les chaînes programment soixante pour cent d'œuvres du cru, ce fut, d'abord, la débandade dans le landerneau. Puis l'organisation, en catastrophe, d'une assemblée libre au théâtre Mogador, où Jack Ralite, trop heureux de faire la nique à l'autre Jack, le ministre Lang - le communiste et le socialiste sont depuis belle lurette, et avec une verve, un allant et une compétence souvent comparables, les deux saint-bernard de la culture en France -, mobilisa un train pour Strasbourg afin de peser sur la décision des parlementaires qui s'y réunissaient une dernière fois avant les élections de dimanche. Bien leur en prit: les députés rejetèrent la directive avec une majorité écrasante... et une inefficacité à la mesure de la prise de décision à l'échelle européenne. Même un vote massif de l'assemblée n'entraîne en rien un alignement automatique des vrais organes de décision: le Conseil des ministres et, surtout, la Commission de Bruxelles. ?

 

Jeudi 29 juin 1989 (196)

 

BRUXELLES, LIVRE OUVERT

 

BRUXELLES, on l'a souvent dit, est sur toutes les lèvres et dans aucune langue. Son destin historique l'a rattrapée, a pris le pas sur son existence légendaire. Voici qu'une capitale primordiale s'édifie, et qu'elle n'a pas de contes à rendre. Quand Dickens écrit son Tale of two Cities, il a affaire à deux villes, Londres et Paris, qui croulent sous les connotations. Bruxelles, en comparaison, est une terra incognita de l'imaginaire. Cela présage-t-il de son avenir de Washington européen, et devra-t-elle à tout jamais laisser la prééminence poétique à Amsterdam ou Paris? Rien n'est moins sûr. Gérard Preszow ne l'a pas vu de cet oeil. Il était l'animateur du périodique Revue et Corrigée, et voilà qu'il a tenu à revoir et à corriger cette idée reçue selon laquelle Bruxelles ne serait pas une ville littéragénique. Le bilan de sa recherche, c'est un dossier Bruxelles, lieu commun qui force à revoir ses positions en la matière.

 

 

 

Jeudi 6 juillet 1989 (198)

 

CHEF-D'OEUVRE TROUVE AU FOND DES SIECLES

 

C'était un manuscrit espagnol. Je ne connaissais que fort peu cette langue; mais cependant j'en savais assez pour comprendre que ce livre pouvait être amusant: on y parlait de brigands, de revenants, de cabalistes, et rien n'était plus propre à me distraire des fatigues de la campagne que la lecture d'un roman bizarre. Persuadé que ce livre ne reviendrait plus à son légitime propriétaire, je n'hésitai point à m'en emparer. Ainsi commence, ou presque, l'un des livres les plus fabuleux, au sens propre, de la littérature mondiale. Il fut écrit il y a presque deux siècles et n'est disponible dans sa version intégrale que depuis quelques semaines. Dans l'univers impitoyable de l'édition, il se produit donc encore des miracles, ou du moins des histoires extraordinaires. La restauration du Manuscrit trouvé à Saragosse en est une.

 

 

Jeudi 6 juillet 1989 (198)

Jeudi 27 juillet 1989 (204)

 

ROMAN AU BORD DE LA CRISE DE SOCIETE

 

Cela se passe l'été 74. Richard Nixon est en train de glisser sur la pente du Watergate. En Espagne, le Caudillo lâche les amarres, organe par organe. On ne parle que de sa phlébite, parce que l'on sait que le sort du pays est lié à ce caillot de sang. Il y a des mois que l'agonie est entamée, que la dictature se fissure de partout. La movida se prépare, plus ou moins clandestinement, dans cette espèce de nervosité que créent les derniers interdits. A Atzavara, cet été là, on a déjà des signes avant-coureurs des grandes libérations qui accompagneront les débuts de l'après-franquisme. C'est un village - parfaitement imaginaire - de Catalogne que les promoteurs ont transformé en décor rustique tout confort pour nantis qui veulent s'éclater loin des villes. S'y réunissent, pour les grandes chaleurs, quelques homosexuels plus ou moins déclarés, des féministes que 68 n'a pas laissées indifférentes, et un couple «classique» ou deux qui servent d'alibi à toute la compagnie

 

 

 

Jeudi 10 août 1989 (206)

 

LA MEMOIRE INSPIREE DE MARIAN PANKOWSKI

 

Il vit à Bruxelles, non loin de l'université, où il a longtemps enseigné. Il aime les coutumes belges, wallonnes en particulier. On lui doit une petite farce délicieuse sur le goûter matrimonial d'Ecaussines, et il parle du carnaval de Binche de l'intérieur, en quelque sorte. Et pourtant, il n'écrit qu'en polonais, un polonais bien à lui, qu'il a forgé au fil des années, au point d'en faire l'une des langues les plus chatoyantes de sa littérature. Marian Pankowski, ce Bruxellois que les libraires du quartier des Arts et les brocanteurs de la place du Jeu de balle connaissent bien, a maraudé dans les vergers de Samok (Carpates), et fréquenté les mêmes classes qu'un certain Karl Woytila dont il laisse d'ailleurs deviner ce qu'il pense de lui dans ses Pèlerins d'Utérie. Il est une conscience déplacée par les désastres de l'Histoire. En pays étranger dans son pays lui-même lorsqu'à vingt ans il était à Auschwitz, il trouva refuge en Belgique, s'y fit des amis, une famille, et puis le temps, autour de lui, a accompli son ouvrage. La planète a changé de visage, le rideau de fer s'est entrouvert peu à peu, la Pologne s'est inventé d'autres solidarités. Pankowski y a puisé une certaine notion, souriante, quoique toujours teintée de scepticisme, du bonheur.

 

 

 

Jeudi 31 août 1989 (213)

 

PEPITES PECHEES DANS LA MAREE DE RENTREE

 

La cloche a sonné. La chasse est ouverte. Voici qu'en rangs serrés les romans de la rentrée déferlent. Après les mois d'été passés à s'égayer dans les lectures ou relectures paisibles, il s'agit, pour les chroniqueurs, d'avoir l'oeil et le bon. Quels sont, parmi ces livres lancés en escadron à l'assaut des étals de librairie, ceux qui survivront à l'automne? C'est que la littérature est devenue, on ne le sait pas assez, une denrée périssable. Les romans portent leur date de péremption, comme les pots de confiture et les boîtes de conserve, et ils sont loin d'avoir la même endurance que ces produits alimentaires. Beaucoup passeront inaperçus, irrévocablement. Objets fictifs non identifiés, ni par la presse ni par les prix, ils replongeront dans les limbes imaginaires d'où ils auront surgi, mis au pilon pour ce qui est du contenant, voire refoulés par leurs auteurs eux-mêmes.

 

 

 

Jeudi 07 septembre 1989 (216)

 

Georges Simenon est mort, vive «le» Simenon!

 

EST-IL jamais arrivé que meure un écrivain dont les oeuvres se trouvent, à l'heure de sa disparition, dans les mains, sous les yeux, dans les poches, sur les chevets de centaines de milliers de lecteurs dans le monde? Non, certes. Et c'est ce qui fait de la mort de Simenon un cas unique dans l'histoire de la littérature. Il n'eut, fatalement, pas de prédécesseur dans le siècle passé, grand pourvoyeur de romans cependant, où l'alphabétisation et la production de masse n'avaient pas atteint les niveaux d'aujourd'hui. Et, à notre époque, Agatha Christie, la seule qui eût pu rivaliser avec lui par les tirages, n'est pas à sa mesure ni par l'ampleur du «corpus» ni par la profondeur du propos.

C'est ce qui fait de la mort du plus illustre Liégeois non seulement un deuil dans sa cité et dans sa communauté, mais un phénomène à l'échelle mondiale.

 

 

Georges Simenon

Jeudi 12 octobre 1989 (227)

 

La parabole douce-amère de Charles Bertin

 

PRIX MONTAIGNE A BERTIN

 

Chez les écrivains qui comptent, toute l'œuvre se ramasse en un seul conte. Il arrive que leurs titres, alignés, donnent la clé de ce récit enfoui, glissé dans les mailles des livres, et révèlent que le parcours de l'auteur a été une quête unique, approchée sous différents angles, éclairée par de multiples lueurs, comme un compositeur change de registre, mais non de mélodie lancinante. Cette unité-là, on la saisit avec une particulière évidence chez Charles Bertin, romancier rare mais dense, à la fois terriblement maîtrisé et curieusement limpide, chez qui l'innocence des émotions va de pair avec l'expérience des moyens de la traduire. Son talent est de n'avoir pas laissé le métier étouffer le surgissement de l'émoi face au mystère de l'être, au questionnement initial. Si quatre romans seulement jalonnent trente années d'écriture, c'est que rien ne l'a jamais distrait de l'essentiel. Il y eut le Journal d'un crime, Le Bel Age, Les Jardins du désert. Et voici que nous vient Le Voyage d'hiver

 

 

 

Vendredi 20 octobre 1989 (233)

 

Le Nobel de littérature à l'Espagnol C.J. Cela.

 

Le Prix Nobel de littérature 1989 a été attribué à l'écrivain espagnol Camilo José Cela, âgé de 73 ans. Informé de son élection, l'écrivain a déclaré à la radio espagnole qu'il «partageait cette récompense avec de nombreux autres écrivains espagnols et latino-américains», avouant par ailleurs qu'il rêvait du Nobel depuis ses sept ans, âge de ses premiers vers. Les deux derniers auteurs de langue hispanique à avoir reçu la distinction littéraire suprême sont l'Espagnol Vicente Alexandre (en 1977) et le Colombien Gabriel Garcia Marquez (en 1982). Cela est né dans une petite ville de Galicie, Iria Flavia, de père espagnol et de mère anglaise, le 11 mai 1916. Cette origine galicienne a continué à le marquer, même si sa famille vint s'installer à Madrid dès 1926. Après des études irrégulières, qu'il mena dans diverses facultés sans jamais décrocher de diplôme, et une participation à la Guerre Civile comme milicien dans les rangs de l'armée nationaliste, il fait ses débuts littéraires en 1942 avec son roman La Famille de Pascal Duarte

 

 

 

Jeudi 9 novembre 1989 (241)

 

YVES-WILLIAM DELZENNE : PORTRAIT EN ABIME

 

Depuis ses premiers écrits, Yves-William Delzenne affiche avec une tranquille impertinence ses couleurs. Indifférent aux tendances changeantes, il demeure inaltérablement fidèle à ce qui ne cessera de le réquérir: un art de vivre qui est surtout une façon de vivre l'art, de ne croire qu'à une seule mystique, celle de la beauté, et de n'explorer les mystères que lorsque les voies de l'esthétique y conduisent. Raffiné jusqu'au bout des virgules, il ne s'encanaille que pour faire bien dans le tableau. Un tableau, ou plutôt plusieurs tableaux sont au centre de son dernier récit. Variation sur ces fascinantes fabulations que les historiens échafaudent, à grands renforts de preuves et d'archives, dans les catalogues de musée, à propos du destin des oeuvres, il tourne autour d'un visage de femme, qui fut peut-être le modèle d'un peintre des Flandres anciennes. Les hypothèses abondent autour de ce sourire, et Delzenne nous entraîne dans les conjectures qu'il suscite.

 

 

 

Jeudi 30 novembre 1989 (252)

 

LE TESTAMENT D'ITALO CALVINO

 

Un écrivain de l'Ancien Monde, et non des moindres, est invité dans une université du Nouveau Monde à occuper une chaire de poetry, que l'on pourrait traduire, en français, par «poétique» aussi bien que par «poésie». Cette proposition a de quoi l'honorer: les intervenants précédents ont noms T.S. Eliot, Stravinsky, Borges, Octavio Paz, parmi d'autres, non moins prestigieux. L'écrivain prépare soigneusement ses interventions, il compte en faire six, comme on le lui a demandé, mais sent bien qu'il pourra pousser jusqu'à huit, tant les sujets se bousculent dans son esprit. En définitive, il en écrit cinq avant son départ, se disant que les autres, il les rédigera sur place, dans cette université de Cambridge dans le Massachussets, dont il devine qu'elle lui fournira la quiétude tant nécessaire. C'est une autre quiétude qui le gagnera avant terme: l'écrivain mourra avant de traverser l'océan, et laissera en tout et pour tout les cinq conférences écrites au pays.

 

 

 

Mercredi 6 décembre 1989 (254)

 

Le Verger de Gerber : puissant !

 

Candidat malheureux aux prix depuis des années, et injustement évincé à de nombreuses reprises, voici Alain Gerber enfin couronné, et l'on s'en réjouira. On attribuait son manque de chance aux compétitions de l'automne à sa longue fidélité aux éditions Laffont, et d'aucuns diront que c'est son passage chez Grasset qui lui vaut de décrocher la timbale. En fait, Le Verger du diable est un excellent roman, l'un des meilleurs de son auteur, et l'un des plus intenses de cette saison littéraire. Grand admirateur des Latino-Américains, Gerber a réussi à situer son roman dans un cadre qu'on leur croyait réservé, sans pour autant tomber dans les travers du pastiche. Il fait sentir physiquement ce qu'est le vécu quotidien de la dictature, la terreur insidieuse semée par le pouvoir, éprouvée par un père à la recherche de son fils disparu.

 

 

 

Jeudi 14 décembre 1989 (257)

 

La littérature sur un coup de dés

Un coup de dés n'a peut-être jamais aboli le hasard (qui disait ça, déjà?), mais il peut renvoyer en famille au goût de la littérature. C'est le pouvoir d'un jeu dont le titre est la première trouvaille, puisque Le Rouge et le Noir, alternance ludique s'il en est, est aussi l'une des plus belles enseignes littéraires qui soient. Cette alliance vient de porter chance à trois jeunes gens qui ont réussi à mettre de leur côté à la fois les amateurs de divertissements collectifs et les lettrés, les fous de livres et les passionnés de Trivial Pursuit. Leur jeu s'impose comme le plaisant complément de toute bibliothèque, une sorte de vérificateur de connaissances livresques, un test pour l'étudiant, un bilan pour l'amateur, surtout une façon de sortir de la solitude de la lecture pour renouer la conversation. Quel est le personnage de Chateaubriand dont «le penchant mélancolique l'entraînait au fond des bois»? Quel héros de Balzac se pend dans sa cellule? Quel cinéaste a adapté 20.000 lieues sous les mers au début du XXe siècle? A qui Céline a-t-il adressé en 1948 un pamphlet intitulé A l'agité du bocal? (1) Ces questions ne représentent qu'une infime parcelle du lot de celles que propose le jeu, qui en comporte cinq milliers.

 

 

 

Jeudi 21 décembre 1989 (260)

 

BARONIAN ET DE CARVALHO : L'ATTENTE DES FEMMES

Pourquoi ne pas, en fin d'année, décerner le seul prix littéraire qui compte, après tout, celui de son émotion personnelle? La littérature n'est-elle pas avant toutes choses cette communication silencieuse et singulière où, par le truchement de petits signes noirs sur la page blanche, nous parviennent des incitants qui nous provoquent au plus secret, au plus effaré de nous-mêmes? Un roman est un miroir - les Flamands n'ont-ils pas cette admirable expression, bladspiegel, le «miroir de la page», pour désigner une face imprimée? - où nous nous projetons autant que nous en sommes impressionnés. La part de résonance, dans la lecture, est essentielle, l'écho qu'un récit peut éveiller en nous, comme s'il y était enfoui depuis toujours, et qu'il ait fallu ce livre pour l'exhumer.

 

 

 

Jeudi 28 décembre 1989 (263)

 

L'insoutenable vanité de la rose

Des livres pour la décennie? Qui pourrait en rendre compte pour l'avenir? Foin du manque de distance! et peu importe la relativisation de la littérature en regard des autres discours, qu'ils soient économiques, médiatiques, ludiques ou, bien sûr politiques - vues sous cet angle, les eighties ont produit un seul ouvrage de référence central, Perestroïka, de Mikhaïl Gorbatchev -, allons-y comme si la notion même de maître à penser n'avait pas été battue en brèche, et si le mot «chef-d'oeuvre», appliqué au CD en tête du hit pour un mois, ou au dernier clip de Jean-Jacques Annaud, avait encore un sens. Les Nobel ne nous aident guère, sinon en couronnant Wole Soyenka, et en introduisant du même coup l'Afrique noire dans leur palmarès: cette réplique scripturale à la world music s'imposait. Autre phénomène planétaire qui a eu la littérature pour enjeu: Les Versets sataniques. Ici, c'est le cosmopolitisme de son auteur qui lui a valu l'opprobre. Quoi? un musulman apostat qui se permet d'écrire comme cet Irlandais décadent de Joyce, et qui traite le Prophète de la manière dont les chrétiens, au carnaval, exorcisent leurs hantises? Qu'il meure! décréta Khomeiny, qui d'ailleurs prit les devants. On n'a pas fini d'élucider cette sentence, elle pèsera sur les temps futurs. Salman Rushdie l'avait en quelque sorte préfigurée, en intitulant son roman précédent La Honte...

 

 

 

Jeudi 19 janvier 1989 (83)

 

JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT CHRONIQUE DE LA BOITE NOIRE

IL y aurait une histoire de la littérature à écrire qui énumèrerait les premières fois que certains fragments de réalité ont été saisis, cadrés par elle. Ainsi, cette expérience devenue si commune aujourd'hui de ne pas obtenir, dans une cafétaria de gare ou d'aéroport, dans une cantine de bateau ou dans un train, le récipient adéquat pour une boisson. Déguster un vin frais dans un verre véritable, de préférence un verre à pied, est un droit imprescriptible de l'homme. Il se trouve chaque jour bafoué dans ces établissements où il est convenu qu'un gobelet en matière indéfinissable peut servir à consommer n'importe quel breuvage.

 

Jeudi 9 février 1989 (92)

 

LES BROUILLARDS DE MARIA JUDITE

Pourquoi la vie est-elle si peu spectaculaire? Pourquoi les drames y sont-ils si ténus, insaisissables? Pourquoi faut-il des talents de spéléologue pour faire émerger, dans des destinées ternes en surface, les tragédies qui les parcourent en profondeur comme des galeries souterraines? Ces questions, manifestement, taraudent la romancière portugaise Marie Judite de Carvalho. Ses récits et nouvelles sont autant de coups de sonde dans l'épaisseur des jours, dans leur masse apparemment inerte, à la recherche des veines qui les irriguent, des nerfs qui les tendent quelquefois. Elle s'y prend comme les chasseurs d'insectes, en se gardant bien d'effaroucher, comme sans y toucher, mais ce qu'elle amène à la surface est inestimable.

 

 

 

Mardi 21 février 1989 (103)

 

Elitiste, passéiste, l'Académie ?  Jetez un oeil sur ses récompenses !

 

Pour la première fois qu'«il» officiait en qualité de Secrétaire Perpétuel de l'Académie lors de la séance de remise des prix annuelle, «il» fut tout à fait à la hauteur de la tâche, dans son style plus décidé, plus abrupt, mais non moins convaincant que celui de son prédécesseur, Georges Sion. Jean Tordeur a parfaitement réussi sa première épreuve publique de Perpétuel nouvellement élu, en ne se privant pas de faire un sort à quelques idées reçues...

Ainsi, cette image générale de l'Académie, taxée de «passéiste», d'«élitiste». Il est souhaitable, posa-t-il, que ces concepts passe-partout, que ces opinions superficielles subissent aujourd'hui un salubre dépoussiérage. Et les arguments n'ont pas manqué: en accueillant dans son sein des écrivains non belges de langue française, l'Académie a vécu en francophonie quarante ans avant qu'en fût inventé le terme (ce que démontre, une fois de plus, la présence de René Depestre dans le palmarès).

 

 

 

 

Mardi 28 février 1989 (107)

 

Un prix pour Depestre, un fauteuil pour Dumont

Face à ce prodige culturel belge, j'avoue ne pas comprendre la sorte de morosité et de malaise existentiel qui se manifestent souvent dans l'idée que les Belges se font d'eux-mêmes et de leur littérature, par rapport à la France. Au regard des notions de patrie, d'Etat, de nationalité, vous êtes peut-être fondés à manifester une difficulté d'être due aux spécificités de votre histoire politique, mais quant à votre identité artistique dans le monde, vous avez la somptueuse allure d'une vaste patrie du rêve et de la beauté!

La somptueuse allure, c'est celle de cette envolée, qui mérite de figurer dans les annales des témoignages que des écrivains d'ailleurs ont portés sur notre culture. Elle fut prononcée par René Depestre, l'écrivain haïtien que l'Académie avait couronné avant que les jurés du Renaudot se prononcent de manière tout aussi enthousiaste à propos de son Hadriana dans tous mes rêves, en lui décernant le prix «Nessim Habif» qui, selon le vœu de son fondateur, mécène suisse d'origine levantine qui en confia la gestion à la Belgique, se doit d'être attribué à «un écrivain de langue française qui ne soit pas originaire de France».

 

 

 

Lundi 13 mars 1989 (112)

 

La XXIe Foire internationale du livre de Bruxelles

Pierre Mertens :

«Nous ne sommes plus des Européens honteux !»

L'Europe des livres, celle qui sera au centre des débats de la Foire ce lundi, est la préoccupation constante du Conseil du livre mis en place par la Communauté européenne, et que préside Pierre Mertens. Dans son bureau du Centre de sociologie de la littérature, à l'ULB, où il prépare notamment le vaste colloque sur L'Imaginaire européen qui se tiendra en juin prochain (Neuf écrivains européens sur dix que nous contactons ont accepté: le résultat est formidable, et ils commencent tous par nous féliciter du choix du thème), il évoque les grandes lignes de l'action de ce groupe dont la cohérence de vue n'est pas pour lui déplaire.

On craignait une cacophonie, un éparpillement, et ce qu'il y a de plus apparent au contraire, c'est le consensus auquel nous arrivons tout naturellement. Notamment en ce qui concerne quelques idées reçues: que la reprographie faciliterait l'accès au livre par les jeunes, que le dumping des grandes surfaces serait aussi tout à leur avantage. Ce qu'on perd de vue, et je l'ai mis dans un de mes rapports, c'est que si la jeunesse est censée constituer l'interlocutrice privilégiée du discount, c'est pour y absorber, précisément, ce qu'il y a de moins jeune dans la littérature elle-même!

 

Jeudi 16 mars 1989 (114)

 

ANTHONY BURGESS : LA GLOIRE DE MON PERE

 

Quand elle se nourrit de tendresse, la drôlerie devient déchirante. On a le coeur serré, à la lecture du dernier livre (traduit) d'Anthony Burgess, parce qu'on devine l'affection qui l'attache à ce personnage de pianiste de cinéma qui est au centre de son livre, ce pianotier, plutôt, selon le néologisme que suggère son traducteur, Jean-Pierre Carasso, qui a bien démêlé le fil à retordre que l'auteur d'Orange mécanique a entortillé comme à plaisir. Pour mieux dissimuler sous les jeux de l'esprit et du langage ce qui est, au fond, un aveu d'amour filial.

Burgess a d'innombrables passions, on le sait, parmi lesquelles les petits cigares belges ne tiennent pas une modeste place. Mais ce sont la musique et la littérature qui l'emportent sur le reste, de façon inséparable. Non seulement il s'inspire de la musique pour composer ses livres (La Symphonie Napoléon en est le meilleur exemple), mais il en écrit lui-même, puisqu'il est notamment l'auteur complet d'un opéra inspiré de l'Ulysse de Joyce, son livre-culte par excellence, et qu'il lui arrive de suggérer des accompagnements pour les films qui prennent appui sur ses livres, un peu comme, chez nous, Gaston Compère a déjà écrit des musiques de scène pour ses propres pièces.

 

 

 

 

Jeudi 30 mars 1989 (121)

 

LETTRES FLAMANDES: LA NOUVELLE VAGUE

Ils ont tous dans la trentaine, ils sont passés par l'université mais ça ne les a pas plus marqués que cela. C'est plutôt en bourlinguant qu'ils se sont fait une vision du monde. Certains écrivent en anglais quand ça leur chante. Ils sont chez eux aux quatre coins de la planète. Et quand ils s'en reviennent en Flandre, ils la regardent avec des yeux qui en ont vu d'autres. Les nouveaux écrivains flamands sont en train de déferler: attention les yeux! On attendait depuis belle lurette des auteurs qui assureraient la relève des grands qui dominent le terrain depuis les années cinquante-soixante. Le bientôt sexagénaire Hugo Claus a longtemps éclipsé les nouveaux venus: aujourd'hui, en commandeur des lettres, il est surtout une référence sur le plan de l'internationalisme. Jef Geeraerts a peu à peu déserté le champ de la littérature pour écrire des polars nourris de son expérience de baroudeur et de son flair d'enquêteur. La situation prestigieuse de l'un, le repli relatif de l'autre ont pour effet de créer une sorte d'appel d'air. Et la réaction ne s'est pas fait attendre: la nouvelle littérature de Flandre est au mieux de sa forme.

 

 

Jeudi 6 avril 1989 (123)

 

Un plus pur lingot de littérature a-t-il jamais été offert aux chercheurs d'or que nous sommes

 

Un plus pur lingot de littérature a-t-il jamais été offert aux chercheurs d'or que nous sommes? Les parutions dans la Pléiade font toutes, peu ou prou, figure d'événement, c'est vrai. L'accès à ces missels laïques, voués au culte de la création, est suffisamment sélectif pour ne pas encore avoir été banalisé. Mais lorsque cette consécration échoit à un contemporain, il y a comme un frisson supplémentaire. L'entrée d'un auteur en activité dans cette collection monumentale tient de l'anticipation un brin macabre. Surtout si l'on met au dos du volume la mention Œuvres complètes: l'écrivain se serait-il engagé à ne plus prendre la plume ou sentirait-il venir son heure? Si, dans le cas de Gracq, la parution est plus frappante encore que dans ceux de Yourcenar ou de Char, c'est que son statut est différent de ces deux autres monstres sacrés. La dame du Mont Désert n'avait pas, elle, refusé le Fémina ni la proposition d'entrer sous la Coupole et, publiée chez Gallimard depuis longtemps, changeait simplement de modèle dans la même gamme.

 

 

 

Jeudi 6 avril 1989 (123)

Jeudi 27 avril 1989 (137)

 

Un enchanteur Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD, «Le Jardin dans l'île»

 

Tout est permis, dans la nouvelle. Comme elle n'impose pas de durée, comme elle peut se dresser sur sa pointe, être comme une flèche que rien ne distrait de sa course, elle autorise toutes les expériences de l'esprit. C'est ce dont Chateaureynaud ne se prive pas, lui dont on s'étonne presque qu'il soit né outre-Quiévrain. Sa vraie famille, c'est celle des fantastiqueurs belges: Jean Ray l'aurait adopté comme cousin. Un rien le met sur la voie, mais alors, comme il file! Et comme il sait nous mener par le bout de sa fantaisie. On croit avoir été entraîné ici, et c'est là que l'on se retrouve, par la seule subtilité de sa narration, dont les ruses ne se voient pas à l'oeil nu, tant ses histoires nous subjuguent, tant son style nous captive.

 

 

 

Samedi 6 mai 1989 (143)

 

A l'Académie : la filière Linze-Rolin-Yourcenar

 

La littérature est une grande famille. Les séances d'entrée à l'Académie en sont, à chaque fois, l'illustration. On y sent à l'oeuvre, de façon presque tangible, les affinités, les cousinages, ou, au contraire, les éloignements. Les gens de lettres ont leurs «têtes» ou leurs dieux. L'admiration réciproque n'est pas toujours leur fort, mais si elle se manifeste, c'est de façon entière, radicale, inconditionnelle quelquefois. En revanche, quand le courant ne «passe» pas tout à fait, ces troubles de circulation ne sont pas sans intérêt. Le paradoxe, lors de la réception de Dominique Rolin par Jacques-Gérard Linze, c'est que le plus enthousiaste des deux n'était pas le plus éclatant. Linze porte à l'auteur du Festin des morts une vénération éperdue. Mais comme il n'est pas un showman, même s'il fit du jazz dans les caves liégeoises, jadis, il n'a pas traduit cette attitude par son ton, son accent.

 

 

 

Mardi 30 mai 1989 (178)

 

Avec le Théâtre complet de Sion le Voyageur s'en est revenu

 

Ils étaient des centaines, ils passaient peut-être le millier, ceux qui, l'autre samedi, sont venus dire leur amitié à Georges Sion. C'était le Secrétaire perpétuel sortant que l'on fêtait, celui qui apporta tant de lustre à la compagnie dont il vient de léguer la conduite à Jean Tordeur. C'était l'inlassable animateur de notre vie littéraire et culturelle, dont l'érudition, la plasticité d'esprit, l'éloquence, la disponibilité, la curiosité sans faille font l'une des consciences les plus nobles, les plus fines, les plus rares de notre communauté. C'était aussi l'auteur dramatique, dont l'oeuvre se trouve aujourd'hui rassemblée en un volume, initiative dont on se réjouira parce qu'elle vient combler une grave lacune. Mais de Sion dramaturge, que savent ceux qui le connaissent, l'apprécient, le portent dans leur coeur, ou ceux qui le résument en une sorte de Commandeur de notre académisme national? Un point d'histoire, sans doute: la fondation historique du Rideau de Bruxelles, à l'occasion de la création de sa Matrone d'Ephèse.

 

 

Georges Sion

Jeudi 1er juin 1989 (181)

 

HUGO CLAUS : LA MYTHOLOGIE DANS LE PLACARD

 

IL vient d'avoir soixante ans, le maître des lettres flamandes. Cela a donné lieu à une séance avec plantes vertes et plein d'amis dans la salle. Un ministre, Willy Claes - une seule lettre les sépare - s'est mis au piano à queue et lui a fait l'aubade, petite mélodie de sa composition compris. Ses amis lui ont offert un livre comme il les aime, mi-portfolio, mi-Evangiles comme il les portait au temps où il était enfant de chœur dans un de ces internats catholiques d'avant les conciles où il fit l'essentiel de son apprentissage. Après, tout le monde a accompagné le jubilaire du jour dans un restaurant près du Palais de Justice qui a dû lui en rappeler un autre, la Fleur en Papier Doré de Geert van Bruaene, où un autre banquet avait réuni plein d'amis autour de lui, lors de ses noces avec Elly, et où Jan Walravens, le critique du Laatste Nieuws, lui avait prédit qu'il aurait un jour le Nobel.

 

 

 

Mardi 6 juin 1989 (189)

 

L'Europe vue par ses écrivains : balises pour un imaginaire enfin cadastré

 

Il est de ces colloques qui affichent une pléiade de participants, et qui, en réalité, ne sont plus que la peau de chagrin de ce qu'ils annonçaient. Il en a été tout autrement, vendredi et samedi, de la rencontre Y a-t-il un imaginaire européen?, à l'ULB. La seule défection fut brillamment compensée - l'Espagnol Julian Rios avait accepté de remplacer Manuel Vasquez Montalban, défaillant - et un grand nombre de communications dépassèrent les espérances. C'est que Pierre Mertens, initiateur de cette «convention» avec Jacques Sojcher, avait misé sur le mot-clé de son titre, imaginaire, et que les intervenants s'y sont, dans l'ensemble, conformé, donnant le pas à l'invention sur la théorie, à l'image sur le concept, prenant ainsi le contrepied des échanges de propos figés dans leur rigueur qui est l'ordinaire des caucus universitaires. On n'a pas fini de parler de ces journées, tentons seulement d'en fournir un aperçu.

 

 

 

Jeudi 15 juin 1989 (189)

 

JEAN-POL BARAS : L'EUROPE AUX CREATEURS

 

On peut très bien écrire un livre de circonstance et en faire un livre pour toutes les saisons. C'est le coup de maître que Jean-Pol Baras a réussi avec son coup d'essai. Fou de lecture depuis toujours, puisqu'il est bibliothécaire à l'origine, ce fringant capitaine de Présence et Action culturelle, le mouvement culturel du PS, qui est aujourd'hui l'un des bras droits de Valmy Féaux à la communauté française (le propre d'un ministre, même de gauche, est de n'avoir que des bras droits), est aussi président de la Commission culture de l'Union des partis socialistes de la CEE. C'est dire qu'il sait de quoi il en retourne, et combien il faut de ténacité et d'énergie pour insuffler quelque conscience culturelle à une institution qui a cru pouvoir s'en passer. Cet essai au plein sens du terme - il est bourré d'idées combattives, il n'avance pas une argumentation sans la lester de son poids de polémique -, risque bien, comme son titre l'indique, de faire Gagner l'Europe culturelle.

 

 

 

Lundi 19 juin 1989 (192)

 

Le prix Maurice Carême à Lambersy

 

Pour sa première édition, le prix Maurice Carême a frappé un grand coup. C'est l'un des meilleurs poètes belges vivants qui ouvre son palmarès. Institué tout récemment par la Fondation Maurice Carême qu'anime avec un enthousiasme indéfectible Jeanine Burny, le prix qui porte le nom du plus populaire des officiants de la poésie voudrait couronner ceux qui, de nos jours, la célèbrent avec le plus de talent. Ouvrir le feu avec Werner Lambersy augure bien de la tenue et de l'exigence de cette distinction, et jette un pont entre deux époques de la poésie belge. C'est ce que le lauréat a souligné, en recevant son prix à la Maison d'Erasme, à Anderlecht, où l'auteur de La Maison blanche avait ses habitudes. Apparemment, tout oppose le recueil couronné, L'Arche et la Cloche, et l'oeuvre de Carême. D'un côté, une forme rigoureuse mais qui s'impose ses propres lois, de l'autre, la fidélité aux canons de la prosodie traditionnelle.

 

 

 

Jeudi 13 juillet 1989 (202)

 

ANDRE CHENIER POETE DE COMBAT

 

Dans le déferlement éditorial qu'a déchaîné le bicentenaire - quatre cents titres en un an, de juillet 1988 à maintenant -, et où, remarquablement, un éditeur bruxellois, Complexe, se distingue par la justesse, l'ingéniosité, l'honnêteté intellectuelle de ses choix (Je m'y suis pris trois ans à l'avance, explique André Versaille, il fallait repérer les historiens susceptibles d'avoir un regard neuf, les mettre au travail, les suivre tout au long de l'élaboration), une absence frappe: celle des romanciers. Les essais, les dictionnaires, les biographies, les anthologies, voire les almanachs, abondent, mais les œuvres de fiction demeurent en reste. La Révolution ne fait-elle pas rêver? Son histoire est-elle trop ambiguë par elle-même pour que les romanciers s'avisent d'épaissir encore les questions qu'elle pose? Sur ce malaise, le petit livre de Raymond Jean, La Dernière Nuit d'André Chénier, apporte des éclaircissements.

 

 

 

Mercredi 9 août 1989 (205)

 

Le Festival du théâtre de Spa 1989

 

L'aventure théâtrale de Creuz, homme des scènes : le fil rouge du style Ce qui m'a marqué alors, au Centre dramatique de l'Est, maintenant devenu le TNS, c'était le fait que le projet d'Hubert Gignoux, de Serge Creuz, peintre et scénographe belge, et de Roland Deville était un projet d'abord éthique et ensuite esthétique. Ils m'ont appris à être moi-même, à ne pas me laisser gagner par la facilité. Ils m'ont aidé tous les trois à prendre conscience que le théâtre était vraiment un service public, que nous étions les traducteurs des oeuvres, que le théâtre n'était pas de la littérature, que nous devions rester perméables au monde extérieur, toujours avec rigueur. Ces quelques lignes de Yannis Kokkos dans son livre Le Scénographe et le Héron sont allées droit au coeur de Creuz. Que son ancien disciple le plus célèbre - il est détenteur des Molière du meilleur décor et des meilleurs costumes, et le collaborateur fixe d'Antoine Vitez - lui rende cet hommage le touche, comme l'ont ému les manifestations d'amitié que lui ont prodiguées ses élèves de la Cambre, où il vient de cesser son enseignement.

 

 

Mercredi 9 août 1989 (205)

Jeudi 24 août 1989 (211)

 

POESIE CRITIQUE ET CRITIQUE POETIQUE

 

L'ambition de la critique est inconsidérée. Il lui arrive de vouloir attaquer, comme l'alpiniste défie un sommet, des pics qui lui sont, à première vue, ontologiquement inaccessibles. Cela vaut pour l'ensemble du massif poétique. Comment la critique, qui se veut claire, éclairante, a-t-elle le front de commenter une démarche où l'ombre et le feu ont partie liée? Analyser la poésie, n'est-ce pas nécessairement la réduire, donc la trahir? Cette question accompagne de bout en bout la lecture de l'essai de Jacques Cels sur L'Exigence poétique de Georges Bataille. C'est que dans ce livre, les deux pôles que l'on vient d'évoquer sont exacerbés. D'un côté, les impératifs de dépense, de risque, d'échec de Bataille qui voyait dans l'incomplétude le sens même de la poésie au niveau de son exigence. De l'autre, la prose extraordinairement lisse, limpide, dominée, nappée comme aurait dit Barthes, de Cels, qui coule sa pensée dans une forme sans faille.

 

 

 

Jeudi 7 septembre 1989 (215)

 

LE BEAU CHEMIN DE CONTEUR D'YVES BEAUCHEMIN

 

Bis repetita placent. Il y a huit ans, un roman québécois faisait un malheur dans toute la francophonie, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs, c'était Le Matou, d'Yves Beauchemin, documentaliste à Radio Canada, dont ce livre allait devenir le plus étonnant succès public jamais enregistré en Belle Province: plus d'un million d'exemplaires, quinze traductions, des versions cinéma et télé. Beauchemin, après ce triomphe, est retourné à sa table, et, au bout de sept années de travail, nous vient avec une nouvelle brique de près de sept cents grandes pages, que l'on dévore dans le ravissement.

Une comptable montréalaise, Juliette Pomerleau, puisqu'elle donne son titre au livre, forte de ses cent cinquante kilos et de ses 700.000 dollars de fortune, y entreprend de retrouver la mère de son petit-neveu qui vit avec elle.

 

 

Jeudi 21 septembre 1989 (220)

 

JACQUES GROOTHAERT : LE COMMISSAIRE EST CONFIANT

 

The right man in the right place... En angliciste qui se respecte, l'expression lui est plus que familière, mais il se garderait bien, modestie oblige, de se l'appliquer. Et pourtant, Jacques Groothaert était le choix optimal pour présider aux destinées d'Europalia Japon. Le commissaire a tous les états de service qu'il faut. Germaniste de formation, il est un homme de culture hors pair, polyglotte proche du funambulisme, même s'il se désole de n'avoir pas eu, faute de temps, le loisir d'apprendre le japonais. Diplomate durant de longues années, il a pu exercer son rare sens de la négociation feutrée et efficace à Moscou, à Pékin, à Mexico et à Londres notamment: dans la carrière diplomatique qu'il a abandonnée pour des raisons à la fois personnelles et éminemment responsables sur lesquelles il préfère de pas se confier, il a de remarquables heures de vol.

 

 

 

Jeudi 19 octobre 1989 (232)

 

LAURENT D'URSEL : L'AMOUR AU MOT

 

Il est un stade où la lucidité devient jubilatoire, comme pour nous faire souvenir que le cerveau est un organe qui peut être secoué de rire. Sous le couvert d'un roman d'analyse amoureuse, très qualité française, Laurent d'Ursel fait une brillante entrée en littérature. En réalité, son petit premier, qui sera suivi, on peut le gager, d'autres livres de qualité, est une bombe insolente et racée dans le magasin de porcelaine de la psychologie sentimentale de bonne compagnie. Deux jeunes gens ont ce qu'inévitablement les Anglo-saxons appellent une love affair. Ce qui veut dire qu'ils ont affaire l'un à l'autre, à la peau, au sexe, aux élans, aux sarcasmes, aux hésitations, aux idées fixes de l'autre. La question, dans ce genre de relation, tient dans le vertige que recèle ce simple mot: l'autre. Laurent d'Ursel en tire un substantif, un concept, l'altérité, dont il parle comme peu d'auteurs y sont parvenus jusqu'ici, en dépistant ces signes infimes, ces indices quasi imperceptibles qui dénoncent, implacablement, que l'être humain, quoi qu'il veuille, est prisonnier de lui-même, et que la communion rêvée se fracasse sur l'impossibilité de la fusion des cellules

 

 

 

Jeudi 2 novembre 1989 (239)

 

RAYMOND QUENEAU : LA POESIE A N'EN PLUS FINIR

 

Il fut le contemporain des jours les plus sombres que la poésie ait connus depuis longtemps. Elle avait été le lyrisme même; elle cessait de chanter. On se l'était transmise comme un talisman; elle n'intéressait plus que les cénacles. Elle avait couru les rues comme un voyou; elle ne fréquentait plus que les officines spécialisées. Elle s'était mesurée aux plus hautes causes; elle avait cessé de croire qu'elle pouvait signifier quelques chose. Elle avait élaboré les règles les plus impérieuses; elle se confondait dans le n'importe quoi. Elle avait cherché la plus pure limpidité du propos; elle s'immergeait dans l'opacité des messages. Elle avait mobilisé les foules; elle ne concernait plus que trois pelés et deux tondus. En un mot, elle se portait très mal, si l'on voulait bien ouvrir les yeux sur son sort. On aurait rédigé son certificat de décès que cela n'aurait étonné personne.

 

 

 

Raymond Queneau, OEuvres complètes, tome I, édition établie par Claude Debon

Jeudi 9 novembre 1989 (242)

 

Collision : le sinistre total des assurances

 

Bien que non destiné explicitement à la scène par son auteur, la nouvelle de Pierre Mertens Collision, parue dans son recueil Ombres au tableau, connaît un destin théâtral plein de rebondissements. Créée au Rideau de Bruxelles par Michel Guillou et Marie-Ange Dutheil, la version dramatique de ce récit a, depuis, été recréée au Petit Odéon à Paris. Et voici que nous vient de Lyon, du Théâtre des Trente qu'y anime Michel Pruner, une nouvelle réalisation, qui transita quelque temps par Beaunord à Paris, avant de jeter l'ancre au Théâtre-Poème, où Monique Dorsel a fait des transpositions à la scène de textes mertensiens une tradition: on y vit des spectacles inspirés des Bons Offices, de Perdre ou d'autres fragments de l'oeuvre. Dans le cas de Collision, on a affaire à une forme de théâtre essentiel, original, en quelque sorte: la confrontation de deux êtres éminemment différents par l'intercession du mystère par excellence, la mort.

 

 

 

Mardi 5 décembre 1989 (253)

 

La leçon d'amour au musée

 

Embouteillage, ce dimanche après-midi, là on s'y serait attendu le moins: au coin des paisibles rues Van Aa et Van Volsem, à Ixelles. Raison de cet encombrement automobile? Des centaines de voitures rangées sur les trottoirs, l'étroitesse des voies de circulation en ce cœur de ce qui s'appela jadis l'oasis francophone, et où aujourd'hui les langues africaines et maghrébines ont autant d'adeptes que le français. Motif de cette soudaine affluence? L'exposition Shunga au musée communal, la fameuse exposition «parallèle» d'Europalia, celle qui bénéficia du meilleur coup publicitaire qui soit: la pudique prudence des organisateurs, qui ne l'inclurent pas dans le programme officiel, tolérant tout au plus qu'elle porte la mention «A l'occasion d'Europalia 1989 Japon». Ils n'auraient pu mieux assurer sa promotion. Grands et petits, jeunes et vieux, solitaires, en groupes et en couples, les visiteurs se sont pressés devant les estampes érotiques, silencieux, recueillis comme dans une sacristie, se gardant de toute manifestation égrillarde ou triviale.

 

 

 

Jeudi 7 décembre 1989 (255)

 

HERGE ET MUNO : LES HUMORALISTES

 

On n'en finit pas d'exhumer les archives d'Hergé. Jusqu'à l'épuisement des stocks, et l'agacement des admirateurs les plus inconditionnels. Et voici pourtant que, à la surprise générale, un ouvrage vient de paraître, qui contribue de façon inestimable à une meilleure compréhension du génial inventeur de Tournesol: sa correspondance. Non pas une collection complète, mais un choix très judicieux, dû à Edith Allaert et Jacques Bertin, qui nous donne un portrait à facettes d'un être dont la transparence était le résultat d'une haute lutte contre la confusion du monde, dont la clarté, comme il l'avouait lui-même, était l'envers de la «part d'ombre».

 

 

 

Jeudi 14 décembre 1989 (258)

 

PICASSO ECRIVAIN

 

On le savait le plus grand peintre du siècle. Et pas seulement parce qu'il crève les plafonds en salles de vente. Mais lui reconnaissait-on aussi le statut d'écrivain revolutionnaire? On sait qu'en matière de culture, il est très mal porté de passer d'un couloir aérien à un autre, et que les changements de casquettes ne sont pas appréciés, mais Picasso, ce touche-à-tout de génie, dont quelques initiés connaissaient les talents littéraires - à commencer par les illustres créateurs de sa pièce Le Désir attrapé par la queue, parmi lesquels, comédiens d'appartement pour un soir, il y avait Sartre et Camus -, risque avant longtemps de se voir reconnu comme l'un des grands novateurs de l'écriture au XXe siècle. C'est ce que l'édition de ses Ecrits ne permet en tout cas plus d'ignorer.

 

 

Jeudi 28 décembre 1989 (262)

 

La Belgique... à pile et face

 

Ils étaient, l'autre soir, réunis à la librairie Tropismes et, à l'invitation de la revue Lettre internationale, devisaient de la Belgique comme sujet romanesque. Comme quoi, le dialogue au sommet des lettres belges est possible puisque les écrivains majeurs des deux communautés peuvent se trouver des plates-formes communes: c'est ce que Hugo Claus et Pierre Mertens ont expérimenté à quelques jours de la fin de la décennie qu'ils ont marquée l'un et l'autre de leur empreinte. Les Eblouissements est à maints égards un livre emblématique. Certes, étant couronné par le moins controversé des grands prix de l'automne, il a eu droit à une légitimation officielle non négligeable, mais avant même cette distinction, il s'était imposé dans les pays de langue française - il entama sa carrière au Québec, en septembre 1987 - comme un ouvrage d'une rare densité sur les rapports entre l'intellectuel et l'Histoire, une méditation authentiquement européenne sur l'erreur politique, sur l'entrelacs des enjeux personnels et collectifs (l'une des lignes de force de l'oeuvre mertensienne, dont Les Bons Offices est l'autre illustration majeure), sur le destin de ce continent dont il préfigurait le remembrement actuel

 

 

 

Jeudi 28 décembre 1989 (264)

 

LES LETTRES FRANCAISES ONT-ELLES SURVECU AUX ANNEES 80

COMMENT s'est portée la littérature française dans ces années 80 qui s'achèvent? La réponse ne peut être ni unique ni simple. Nous avons donc multiplié les interlocuteurs et divisé la question. Cinq personnalités de l'univers littéraire français - disons, pour faire court, et pour refléter une réalité persistante: parisien - ont donc livré leurs réflexions sur les cinq pistes que nous leur avons ouvertes :

 

1. Quelle impression générale vous laissent les années 80 en littérature française?

 

2. A-t-on, pendant cette décennie, assisté à l'éclosion de nouveaux talents, et lesquels?

 

3. Quelles ont été les fausses valeurs des années 80?

 

4. La place de la littérature française s'est-elle modifiée dans le monde?

5. Notre regard sur cette littérature s'est-il transformé?

 

 

 

 

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